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Sur le "sens opposé " des mots

Première publication : juillet 2003, mise en ligne: 2006, par Pierre Cadiot


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Monter et la constitution extrinsèque du référent


Cet article est paru dans Langages, n°150, "La constitution extrinsèque du référent", P. Cadiot & F. Lebas, eds., Larousse, 2003.

Pierre Cadiot (Paris 8, CNRS, Lattice) & Leland Tracy (Paris 8)

Nous remercions Philippe Gréa, Franck Lebas et Yves-Marie Visetti pour leurs commentaires.

 



Introduction

On connaît la problématique convenue du "sens opposé des mots", initiée par C. Abel (1884, 1885, v. aussi Nöldeke, 1910) à propos en particulier des hiéroglyphes des premiers stades de l'égyptien, mais aussi des racines triconsonantiques ou "trilitères" dans les langues sémitiques en général (cf. le terme d'Addad/Didd dans la tradition arabe [1]). Cette question, évidemment fertile en spéculations hasardeuses sur les langues alors dites "primitives", a été évoquée notamment par Wundt et reprise par Freud dans Totem et Tabou (Freud, 1968) :

"Il y a lieu ici de nous rappeler les renseignements confus et obscurs que Wundt a donnés sur la double signification du mot tabou : sacré et impur. Primitivement, dit-il, le mot tabou ne signifiait ni sacré ni impur  : il désignait tout simplement ce qui était démoniaque, ce à quoi il ne fallait pas toucher. Il faisait ainsi ressortir un caractère important commun aux deux notions, ce qui prouverait qu'il existait au début, entre ces deux domaines, une affinité, voire une confusion"", qui n'aurait cédé que peu à peu et beaucoup plus tard la place à la différenciation.
Telle est la conception de Wundt. En opposition avec elle, l'analyse à laquelle nous nous sommes livrés nous autorise à conclure que le mot tabou présentait dès le début la double signification dont parle Wundt, qu'il servait à désigner une certaine ambivalence et tout ce qui découlait de cette ambivalence ou se rattachait à elle. Le mot tabou lui-même est un mot ambivalent, et nous croyons après coup que si le sens de ce mot avait été bien établi, on aurait pu en déduire sans difficulté ce que nous n'avons obtenu qu'à la suite de longues recherches, à savoir que la prohibition tabou doit être conçue comme le résultat d'une ambivalence affective. L'étude des langues les plus anciennes nous a montré qu'il existait autrefois beaucoup de mots de ce genre servant à exprimer chacun deux notions opposées et ambivalentes dans un certain sens, sinon tout à fait dans le même sens, que le mot tabou. Certaines modifications phonétiques, imprimées au mot primitif à double sens, ont servi plus tard à créer une expression verbale particulière pour chacun des sens opposés qui étaient réunis dans ce mot" (o.c. : 81).

Pour Wundt donc, un état initial d'affinité, voire de confusion (entre sens opposés) [2], pour Freud, une ambivalence d'origine, un dédoublement premier. On retrouvera sous différentes formes la problématique sous-jacente à cette distinction. La question, on le sait, a été ici et là évoquée en linguistique générale, et l'on signale avant tout les remarques de Benveniste (1966, 75-87) :

"Une seconde série de preuves tout aussi erronées, est tirée par Abel de certaines expressions qui se prennent en sens opposé dans la même langue. Tel serait le double sens du latin sacer, "sacré" et "maudit". Ici l'ambivalence de la notion ne devrait plus nous étonner depuis que tant d'études sur la phénoménologie du sacré en ont banalisé la dualité foncière : au Moyen-Âge, un roi et un lépreux [3] étaient l'un et l'autre, à la lettre, des "intouchables", mais il ne s'ensuit pas que "sacer" renferme deux sens contradictoires ; ce sont les conditions de la culture qui ont déterminé vis-à-vis de l'objet "sacré" deux attitudes opposées. La double signification qu'on attribue au latin altus , comme "haut" et "profond", est due à l'illusion qui nous fait prendre les catégories de notre propre langue pour nécessaires et universelles. En français même nous parlons de la "profondeur" du ciel ou de la "profondeur" de la mer. Plus précisément, la notion de altus s'évalue en latin dans la direction de bas en haut, c'est-à-dire du fond du puits en remontant ou du pied de l'arbre en remontant, sans égard à la position de l'observateur, tandis qu'en français profond se définit en directions opposées à partir de l'observateur vers le fond, que ce soit le fond du puits ou le fond du ciel" (Benveniste, ibidem, 82). [4]

On retiendra l'analyse de "profond" en termes de 'je-origine', première illustration de la notion de sens opposés que l'on ne ressent comme tel que si l'on rapporte l'évaluation sémantique de l'énoncé aux coordonnées de l'espace objectivé. (Cf. aussi la profondeur d'un champ de vision ou en anglais deep space (" espace galaxique ") [5].

Nous commençons notre parcours à travers cette problématique par une présentation de données qui ont retenu notre attention, [6] tout en nous efforçant de mettre en place une stratification des faits selon un principe de concentricité, de distance relative à un foyer (supposé ?) de l'identité lexicale, et en fournissant les éléments d'analyse, voire d'explication, locaux qui s'imposeront du fait même de ce mode de présentation. Dans un second temps, nous revenons sur des aspects plus théoriques du problème d'ensemble, avant de proposer quelques conclusions. Nous insisterons tout naturellement sur le fait que la notion de sens opposé est le produit d'un artifice, qu'elle est un effet de surface ou de bord, lié à une prise en compte immédiate d'inférences de profondeur variable qui ne sont pas reconnues. En problématisant la question, on met à jour l'asymétrie sous-jacente à ces valeurs qu'on reçoit d'abord comme symétriques. Il s'agit donc de travailler la profondeur des intuitions (sur la signification lexicale) selon des modalités qui conviennent aussi directement à ces autres phénomènes paradoxaux qu'on a pris l'habitude de regrouper selon les rubriques de polysémie et de métaphore Indiquons dès à présent les principaux axes de problématisation que nous suivrons en fonction de nos exemples :

L'opposition, déjà illustrée ci-dessus, entre un espace pré-construit et un espace non détaché de l'expérience subjective ;
le déplacement continu des saisies sémantiques sur un axe " objectif "-" subjectif " ;
la distinction entre signification interne du mot, condensant sans les dissocier des germes instables de valeurs (rebaptisée motif, parce que le schéma frégéen est bien trop limitatif) et sens " en emploi " (profil ou thème) [7] ;
la disponibilité d'un fond plus englobant (voire générique) convoqué par toute occurrence ; découvrant une asymétrie là où une première intuition reconnaît une symétrie ;
la requalification immédiate de la signification lexicale référentielle dans un champ plus intensionnel, modal et/ou qualitatif ;
les contraintes aspectuelles agissant sur les scénarios prédicatifs ;
le travail des inférences liées à la mise en discours, donc aux occurrences ;
(h) des effets en apparence plus pragmatiques comme l'ironie, qui n'est sans doute pas autre chose qu'une exploration plus délibérée des possibilités qu'offrent aux locuteurs les lignes de faille et de fracture impliquées par les autres axes de problématisation.

Dans ce travail limité, nous ne dirons rien du dernier point [8]. Les autres, qui ne relèvent de toute façon pas d'un traitement systématique, sont présents à des degrés variables dans les analyses qui suivent.

Profilages opposés d'un même motif

Le phénomène des sens (ressentis comme) opposés se manifeste à plusieurs niveaux.

1.1. Ecran

Un premier niveau paraît très " lexical " ou interne, parce que les sens opposés paraissent bien dissociés à la source. Ainsi, au moins dans l'intuition qu'on en a, la signification du mot écran semble se dédoubler immédiatement, c'est-à-dire hors référence à un contexte explicite. Dans le Robert de Poche (1995 : 230), deux rubriques manifestent ce dédoublement : 'objet interposé qui dissimule et protège' (rubrique 2 du RP) / 'surface sur laquelle se reproduit l'image d'un objet' (rubrique 3 du RP). L'opposition peut se matérialiser au niveau de prédicats appropriés : 's'interposer'/'masquer' vs. 'refléter'/'afficher', et c'est au prix de cette réécriture qu'on peut parler de " sens opposés " (antonymie " dissimuler/montrer "). Si on est loin d'un modèle homonymique, il est difficile aussi de parler d'une polysémie à facettes, au sens où, par exemple selon A.Cruse, il y aurait deux facettes pour un mot comme " livre " : [texte] et [tome] (Cruse 1996, voir surtout la critique de Kleiber (Kleiber 1996, 1999)). Les entités individuelles qu'on peut appeler 'écran(s)' fixent nécessairement leur valeur sur l'un des deux sens (ce qui ne correspond pas du tout aux facettes de Cruse qui sont deux aspects d'une même entité), mais le mot lui-même semble combiner les deux valeurs comme des complémentaires. Il s'agit plutôt, dans la strate thématique de la signification, d'une sorte de double face, de Janus bifrons (en contradiction absolue au schéma homonymique). Cette complémentarité n'a pas cours au niveau du motif, ou signification interne, où tout (l'histoire du mot, l'intuition) atteste que le prédicat " dissimuler " (ou " masquer ") est fondateur. Une preuve encore meilleure se découvre dans l'idiomaticité des usages : expressions figées (faire écran) ; composition : un souvenir-écran [9], c'est nécessairement un souvenir qui cache (cf. aussi l'écran de nos rêves). La valeur " montrer " n'émerge que par un certain effacement du motif.

1.2. Bifaces

La signification de certains mots comporte de manière constitutive une dynamique de tension et de dissociation entre valeurs sémantiques opposées (Tracy 1997, 2001). Ainsi du mot arbre combinant un principe de [ramification], donc de diversification, avec un principe de [solidité], donc de fixité (Cadiot 1999) [10]. De même, les nombreux emplois du mot clé sont pour le plupart explicables à partir du l'opposition entre les deux principes d'[accès] et de [blocage]. De même encore, nous avons montré ailleurs que les emplois divers du mot jouer (Cadiot 1998, Tracy 2001) sont motivés par l'opposition et la pondération des deux principes de [liberté] et [contrainte]. Ces mots paraissent eux aussi être bifrons [11], et ce au niveau même de leur motif. Ils comportent deux " phases " complémentaires, intimement combinées, nécessaires l'une à l'autre, enchaînées et en transaction, variablement focalisées dans les différents emplois.

1.3. Pente et Côte

Evoquons les cas de pente et de côte. Ces termes comportent bien sûr une orientation inhérente (le haut vers le bas vs le bas vers le haut), mais qui ne bloque pas toute possibilité de renversement. La (re)montée est impliquée théoriquement, et peut l'être en pratique, par la descente comme l'une de ses phases nécessaires (et réciproquement). D'où, ces distributions quelque peu instables :

descendre la pente / ?redescendre la pente
monter la côte / ?remonter la côte
monter la pente / ?descendre la côte.

Les vectorisations opposées inscrites dans les motifs lexicaux peuvent être disqualifiées par simple détachement du plan incliné. Comme dans le cas d'écran, c'est d'une asymétrie qu'il s'agit essentiellement : écran ou pente / côte ne peuvent s'associer à leur valeur opposée que parce qu'on a profilé des référents indépendamment des dynamiques de constitution. Le motif lui est dépourvu d'ambiguïté [12]. On le trouve plus actif et dégagé dans les emplois non désignationnels : remonte-pente et pas *monte-pent e , ni * descend-pente. Ce qui montre que ce n'est que par un effet de détachement, que le mot peut aussi valoir pour son opposé, dans un état malgré tout " second ".


2. Phases de la manifestation

On trouve un phénomène assez analogue dans

médicaments (contre + pour) la grippe.

C'est le profilage " thématique " de la grippe qui est ici en cause : ou bien elle a le statut (plus virtuel ou non instancié), d'un type (de maladie) et contre s'impose en mobilisant sa facette [opposition], la plus proche de l'intuition première, ou bien la maladie est actuelle (instanciée dans une réalité spatio-temporelle) et le médicament est là pour cette grippe dans la phase de réparation (Cadiot 1999). La notion de sens opposé est ici peu utile, si ce n'est qu'elle rend compte de la double valeur de pour ([en faveur de], [contre]). Mais l'essentiel dans cet exemple est qu'il nous aide à voir que l'opposition polaire pour/contre n'a aucune portée explicative et n'émerge qu'au prix d'une neutralisation des modalités de construction de la référence. Et du coup le principe d'une promotion vériconditionnelle de leur opposition, pour intuitif qu'il soit, est sans cesse invalidé dans le " discours " (autrement dit, les usages réels). On a un jeu proche avec un exemple comme :

pénalité (pour + contre) Auxerre

Selon l'axe temporel, la référence à une " pénalité " peut se faire au niveau de la sanction d'une faute commise, ou au niveau de la réparation (de la mise en place et en scène du tir réparateur). La notion de phase sur un fond temporalisé s'impose donc et a pour effet direct un sens opposé (i.e. dédoublé) de pour  : pénalité impliquant Auxerre dans la faute et pénalité dont il bénéficie au niveau de la réparation.
On retrouve des phases différentes pour rendre compte d'ambivalences d'un mot comme prétexte. Le Petit Robert 1 (1988 : 1525) distingue deux sens ou types d'emploi :

(1) Raison alléguée pour dissimuler le véritable motif d'une action :
Mauvais prétexte ; " Trouver quelque prétexte plausible " (Balzac)
(2) Ce qui permet de faire qqch. ; occasion :
" La Nature ne lui fournit (à l'artiste) qu'un prétexte et un départ " (Huyghe).

Le sens (2) (" occasion ") traduit la présentation d'une extériorité-source pour l'action évoquée, tandis que le sens (1) (" raison alléguée ") reflète une subjectivation fictionnalisante de cette source. Le cas est net et proche structurellement de ceux d'ignorer ou de pénalité (voire aussi de médicament) [13].

Voyons encore cet exemple :

(a) faute d'attention /(b) faute d'inattention

Dans la variante (a), l'attention est constituée en domaine thématique et intensionnel auquel tel manquement ou défaut est rapporté (cf. faute contre l'attention / faute en matière d'attention / faute en ce qui concerne l'attention / faute côté attention, etc.). Dans la variante (b), faute et inattention ont une même orientation argumentative et tendent à s'organiser causalement (cf. faute due à l'inattention, faute commise par inattention). Dans (a), " faute " désigne le fait de manquer, dans (b), un acte ponctuel associé à sa cause. D'où aussi ces distributions :

*manque d'inattention, *défaut d'inattention, *erreur d'inattention.

3. Points de vue, et opposition intérieur/extérieur.

Voyons ce nouveau contraste :

(a) une bonne grippe / (b) une mauvaise grippe

Il ne s'agit bien sûr pas ici de sens opposés d'un mot, mais - comme pour l'étoile du soir et l'étoile du matin chères à Frege - de deux expressions différentes opposées ((a) et (b)) pour une même référence. Les significations s'identifient entièrement avec une notion claire de " point de vue ", puisque (a) annonce que la grippe est bonne (haut degré de qualité) en tant que grippe, tandis que (b) est sous-tendu par l'assertion que la grippe est mauvaise pour le grippé. On dira ainsi plutôt qu'un tel est " cloué au lit par une mauvaise grippe ", mais, après coup, quand il n'y a plus qu'à en parler de loin, qu'il a " eu une bonne grippe ". Comme dans les exemples précédents, ces points de vue (celui interne de la maladie, celui externe du malade) sont étroitement associés à des valeurs :

aspectuelles : accompli (une bonne grippe) vs. inaccompli (une mauvaise grippe) ;
ontologiques : dans (a), la grippe et assignée à un type qualitatif ; dans (b) elle est un événement.

On retrouve une même distribution opposée des points de vue dans l'exemple suivant :

son meilleur ennemi / (b) son pire ennemi

Cette question de points de vue différents (voire, en un sens, élémentairement opposés) sur un même objet se retrouve à tous les niveaux, notamment sur un plan directement lexical [14]. Ainsi rebelles et résistants renvoient aux mêmes groupes humains selon deux points de vue opposés. Ceci s'observe encore mieux quand on compare les langues : au français trou de la serrure s'oppose l'anglais key hole  ; à bureau des objets trouvés s'oppose lost properties office. Au français "tiroir" s'oppose en allemand Schublade (litt. "poussoir"), à "danger de mort" s'oppose en allemand Lebensgefahr, en portugais perigo de vida, en russe opasmo dlja zizni (litt. "danger [de/pour la] vie"). [15] Tantôt un même scénario distribue des pôles qu'on peut dire opposés, tantôt un pôle opposé surgit du fond dans lequel il est compromis (vie/mort) [16].

Soit encore ce mot d'ordre si polémique Deutschland über alles ! Il appelle à une certaine dynamique qui veut que " l'Allemagne " soit devant/au-dessus/au-delà… de tout. Or il a deux versions qu'on peut aller jusqu'à dire (presque) opposées :

-   dans l'espace projeté de la réalité extérieure, objectivée : il s'agit que " l'Allemagne " soit située en tête, qu'elle soit effectivement " devant ", que donc elle s'impose et domine (d'où l'agressivité immédiatement ressentie) ;

-   dans l'espace des représentations intérieures (aux Allemands), de leurs projets, de leurs exigences éthiques : il s'agit que " l'Allemagne " soit mise au premier rang des engagements moraux de ceux que cela concerne de l'intérieur.

Cette opposition entre point de vue extérieur et point de vue intérieur connaît plusieurs illustrations. Ainsi, il y a dans une paire d'expressions comme :

(a) le jour tombe / (b) la nuit tombe

un intéressant dédoublement de points de vue. Les points suivants valent d'être mis en évidence :

-   (a) et (b) sont référentiellement équivalents ou " synonymiques ", puisque leur contenu propositionnel est vérifié grosso modo dans la même phase de la " journée ". Pourtant, cette proximité référentielle cache à peine une nette différence de modalité : la tombée du jour est avant tout un procès duratif (les troupeaux rentrent pendant la tombée du jour), quand la tombée de la nuit est un événement ponctuel (*les troupeaux rentrent pendant la tombée de la nuit).

-   Dans (a), le jour est conceptualisé comme une entité évoluant cycliquement dans un processus temporel avec des phases caractéristiques (lever, zénith, déclin/tombée, coucher). Le jour semble ainsi se couler dans la grammaire géométrisée du soleil à l'horizon, figuré comme un corps (un disque, ou un point) se déplaçant selon le tracé d'une parabole. Ce profil est bien sûr impraticable pour la nuit (*la nuit se lève,* la nuit décline,* la nuit se couche). Ne serait-ce que parce qu'il n'y a pas de paradigme ouvert, dans la nuit tombe, le verbe n'est pas une prédication sur un thème autonome qui serait " la nuit ".

-   Selon une autre grammaire, le jour c'est bien sûr la clarté, la lumière, donc un état et non un corps ou un processus. Diffusion et dilatation du soleil/source [17].Le mot " soleil " confond ainsi sa grammaire avec le mot " jour " (cf. en plein jour / en plein soleil).

-   La tombée de la nuit est vue comme un événement ponctuel, bien dessiné, souvent soudain (surtout dans les régions proches de l'Equateur).

-   Cet événement, un peu comme les phénomènes météorologiques (la pluie, la neige tombent) ne comporte pas de dissociation nette sujet/prédicat. On peut peut-être aller jusqu'à dire que la nuit se confond avec l'événement " tomber ". Certes, la nuit est, dans une autre de ses valeurs, plutôt un état massifié vue de l'intérieur (en pleine nuit, pendant la nuit), mais ceci est vrai aussi, bien que de façon moins évidente et un peu différente en effet, de la pluie (marcher dans la pluie, marcher dans la nuit). Il faut aussi marquer une autre différence : la tombée de la pluie est " durative ", quand celle de la nuit est " ponctuelle " (cf. le contraste la pluie n'a pas cessé de tomber/*la nuit n'a pas cessé de tomber).

-   La nuit-événement est donc une " pure " survenance. A ce titre, elle affecte des sujets et s'impose à eux de l'extérieur (toujours comme les phénomènes météorologiques). Cf. la nuit s'est alors abattue sur nous (cf. *le jour s'abat). Quand la nuit tombe, c'est la nuit qui s'installe. Si la tombée du jour marque une limite qui est aussi l'éclosion de la nuit, la tombée de la nuit est l'installation de cette même nuit (comme quand le rideau tombe). Si donc la tombée du jour est un processus vu de l'intérieur, celle de la nuit relève d'une certaine extériorité. C'est plutôt l'installation d'un procès sur une scène autonome par rapport au processus, ou de façon un peu imagée, un envahissement de la scène. Cette extériorité est aussi celle qui garantit la possibilité d'y représenter le point de vue d'un sujet (la nuit nous tombe dessus, mais pas *le jour nous tombe dessus). La tombée du jour est ainsi un procès qui affecte le jour (selon la conceptualisation qui l'identifie métonymiquement au soleil), la tombée de la nuit est un événement pur. La nuit tombe traduit un jugement simple. Le jour tombe correspond à un jugement " double " (ou catégorique dans la terminologie de Brentano et Marty, puis Kuroda et autres). Pour clarifier ce point, retenons cette citation :

" Marty distingue deux types de jugements ; l'un est le jugement " simple " ou " thétique " (das einfache ou thetische Urteil), l'autre est le "jugement " double " ou " catégorique " (das doppel- ou kategorische Urteil). Ce dernier jugement est celui qui est censé se conformer au modèle sujet-prédicat traditionnel. Le premier consiste simplement en la reconnaisance (anerkennen) ou le rejet (ablehnen ou verwerfen) du contenu (Materie) du jugement. Ce type de jugement comprend non seulement les jugements existentiels exprimés par des phrases telles que es gibt einen Gott (" il existe un Dieu "), mais aussi ceux exprimés par des phrases dites impersonnelles telles que es regnet (" il pleut "). Par ailleurs, le jugement qui est conforme au modèle traditionnel, sujet-prédicat, est supposé se composer de deux actes de jugement distincts, d'où le nom de Doppelurteil (" jugement double "). A est B ou A n'est pas B se composent de la reconnaissance (anerkennen) de l'existence de A et de l'adjudication (zuerkennen) ou de l'abjudication (aberkennen) de B à partir de A. Dans la terminologie actuelle on pourrait paraphraser cette thèse en termes de présupposition : l'existence de A est présupposée aussi bien dans A est B que dans A n'est pas B. " (Kuroda, 1979 :137-138).

4. Symétries et scénarios actanciels impliqués.

On connaît le cas de louer où les deux arguments humains peuvent échanger leurs polarités (pour faire vite, active et passive) en pivotant autour du verbe. On retrouve ce même phénomène pour d'autres mots dans des états antérieurs du français que nous mentionnons pour mémoire [18].

-  " Le mot marchand ne désigne plus aujourd'hui que celui qui fait profession de vendre. Mais autrefois, on a appelé marchand toute personne faisant un marché, l'acheteur aussi bien que le vendeur " (Huguet 1967 : 63)

-  Le mot créancier ne désigne plus pour nous qu'un homme à qui l'on doit de l'argent. Il a pu autrefois désigner celui qui a contracté une dette " (ibidem : 68)

-  " Pendant longtemps, le mot dette a eu deux sens opposés : outre son sens actuel, il avait celui de créance :
A sa naissance furent les prisons ouvertes à tous prisonniers atteints de crime, et les dettes du [19] roy remises à ses débiteurs. E. Pasquier, Recherches, V, 6
" A cette époque (au 17ème siècle), quand un homme réclamait ce qui lui était dû, on pouvait dire qu'il réclamait sa dette. Contracter une dette pouvait signifier non pas devenir débiteur, mais devenir créancier (…) On distinguait les dettes actives, celles pour lesquelles on était créancier, et les dettes passives, celles pour lesquelles on était débiteur " (ibidem. : 73-74)

-  " S'il s'agit de franchir en bateau une rivière, nous distinguons le passeur et le passager. Au XVIe siècle, le mot passager pouvait désigner les deux " (ibidem  : 261-262) [20]

Mais comme l'explique Huguet, l'évolution socio-économique a stabilisé l'un des pôles sur un rôle de type professionnel : "l'acheteur n'est marchand que accidentellement : il est donc naturel que le nom reste plutôt attaché au vendeur. Le vendeur est marchand habituellement et par profession " (Huguet, o.c. : 63).

L'impression de symétrie tient seulement au fait qu'on fixe la transaction en termes purement scéniques, en oubliant les relations plus statutaires et atemporelles, donc des attributs non immédiatement apparents, entre les participants.


5. Indifférenciation des fonds, comparaison et image inverse.

Quand on utilise un mot, on convoque du même coup un fond, présence sourde, plus large, " domainiale ", fortement générique, et qui doit rester indépendant de toute polarisation de valeur [21]. C'est ce phénomène qui est en cause, selon C. Abel, dans le cas de certaines hiéroglyphes égyptiennes, où le même idéogramme peut vouloir dire à la fois travailler / paresser, avec / sans, ou encore entendre / être sourd. (Abel, 1884 : 318). On peut bien sûr rappeler que " nos concepts se forment par comparaison " (ibidem  : 335). " Le mot qui à l'origine unifiait les concepts fort et faible ne désignait en réalité ni fort ni faible, mais seulement leur rapport et leur différence, qui les constituaient. Dans son acception large, il indiquait à l'auditeur de manière indifférenciée la catégorie entière de la force avec ses modalités et ses degrés. C'était un simple moyen de mesure du rapport à l'intérieur du concept global 'fort-faible', qui en fonction de la focalisation (Hervorhebung) d'un côté ou de l'autre, était compris comme relativement fort, donc fort ou comme relativement faible, donc faible […] " (ibidem  : 326) [22].
En bloquant sur le mot isolé l'objectif de la caméra, on peut dire aussi que l'occurrence de tel mot (ou de tel énoncé) convoque au même temps un sorte d'image inverse de lui-même (Nemo 1992). Culioli utilise la notion de disponibilité (availability) pour commenter d'autres exemples du même type.

" … I need merely remark the presence in German of müssen " must, should " alongside Musse " leisure " and müssig " lazy, leisury ", which might seem unusual. If however, we return to the notion of accessibility (and availability, i.e. " position in space-time with respect to "), we can see that :

-  on the one hand, we have leisure, freedom from occupation, i.e. availability for access in the absence of commitment to any given path ;

-  and on the other, we have the commitment resulting from taking on any task or duty, so that " duty " constitutes the reverse side of the notional domain.
The same ambivalence of meaning associated with the notion of availability for access to an occupation can of course, be found in Latin ludus (" game "/ "school ") or vacare (" be free to ", whence " devote oneself to a task "), the latter prolonged in French vacances / vaquer ; not to mention Greek skholé " leisure, nonchalance "/ " school " (Culioli 1999 : 44).

Ces notions opposées s'impliquent mutuellement pour leur existence empirique, alors qu'elles sont vécues comme opposées à un niveau plus " théorique ", ou détaché.

6. Inférences intentionnelles : saisies plus tardives.


Ce n'est qu'au niveau de certaines inférences, ou effets interprétatifs, que d'autres mots distribuent leur valeur selon des polarités évaluatives opposées. Ainsi d'un mot comme partage interprété contradictoirement selon qu'on y voit l'effet extérieur de redistribution, donc - le cas échéant - de justice, ou celui - interne à l'objet - d'affaiblissement (c'est le problème classique des héritages). "Partager un toit" est euphorique quand "partager un butin" est dysphorique ! "Partager un gâteau" comporte une phase de dysphorie, mais qui doit s'englober dans une phase d'euphorie.
Si l'on prend en compte l'existence d'un fond doué d'une temporalité intérieure sur lequel se profilent différentes phases d'un procès en référence, on s'avise du même coup de possibles effets de boucle, tels que selon le temps et la guise (notamment la mise en extérieur) de la saisie, le même motif lexical peut quasiment voir s'inverser les pôles et les rôles qu'il implique. Ainsi d'un verbe comme ignorer qui, selon la phase de la saisie, aura pour paraphrase " ne pas savoir " (être dans l'ignorance) ou " savoir sans reconnaître ou manifester qu'on sait ". Dans la première interprétation ignorer régit une complétive ou un nom processuel (ignorer que P. , ignorer si P., ignorer la présence de qq.), dans le second, il a un complément nominal et cette différence entre les deux types de compléments rend compte de la différence d'interprétation.
Ullman signale un dédoublement comparable dans le cas du mot chasse  : " On chasse le gibier pour s'en emparer, on chasse un domestique pour s'en débarrasser " (Ullman, 1952 : 207-208). La possibilité de mettre en cause des sens opposés se situe un peu en aval du procès, au niveau plus tardif (mais en même temps anticipé) d'inférences intentionnelles, qui semblent n'affecter pas tant le procès que l'intention qui le sous-tend [23].


7. Projection sur des distributions internes.


La complexité constitutive des individus humains se traduit par une distribution de " facettes " ou de rôles, qui qualifie de manière éventuellement opposée l'impact argumentatif de différents prédicats évaluatifs. Ainsi de modeste dont l'impact est tout autre selon que la modestie est rapportée à une attitude ou disposition intérieure personnelle, ou au contraire à une modalité d'exercice d'une fonction (où la modestie n'a pas à être valorisée comme une qualité, puisqu'elle ne qualifie pas un individu comme tel, mais seulement son rapport à sa fonction). De même, dans revenus modestes, on a une quantification négative, quand attitude modeste est positif. Cette opposition se laisse rapporter à l'opposition argumentative entre " à cause de " et " malgré " [24]..
Soit encore l'exemple de gâter, valorisable positivement et négativement selon qu'on convoque un geste actif (Elle nous a beaucoup gâté / On est gâté ici), ou certains de ses effets possibles (L'enfant est (trop) gâté / Le temps se gâte). Parlera-t-on ici de sens opposés ? Non bien sûr s'il s'agit de se situer du côté du foyer lexical, puisque la différenciation s'observe au niveau des " incarnations ", donc de prises de valeur sur des fonds variablement différenciés, dans des phases aspectuelles différentes. Le problème vient du fait que malgré tout, cette dissociation semble se recomposer immédiatement dans ce qui serait le foyer, ou l'intérieur, du mot.

8. Des parcours et des transactions.

Les sens opposés proviennent d'un effet de bord, qui d'une part, tient à l'investissement par un imaginaire binaire (antonymie) et d'autre part, se situe dans la continuité d'une variation systématique de la valeur des mots en contexte. Un autre cas emblématique de ce hiatus entre identité et son effet d'altérité est celui d'une formule apparemment tautologique comme

Il y a travail et travail

La mise en forme syntaxique force à dissimiler une même entité et à charger cette confrontation du même pour en dégager une altérité posée, qu'on peut au reste qualifier à sa guise. Au moment où on fait émerger une dissociation entre deux occurrences d' une même unité lexicale (ici travail), la dissociation est investie sur fond d'opposition. Sur un fond d'identité encore présent dans le mémoire discursive, la plus petite trace de différenciation est requalifiée comme opposition. Les deux occurrences d'un même mot distribuent de manière syntaxiquement motivée leurs possibles valeurs, en les stabilisant sur des pôles sémantiques quasiment opposés : la première occurrence (de travail) est plus " référentielle " et tend à nous situer dans le domaine contingent d'entités réelles, quand la seconde est fortement transposée et requalifiée dans une sphère intensionnelle et idéalisée (le travail comme souffrance ou réussite remarquable, etc.).
Ces exemples illustrent le fait général que la langue (contrairement a ce qui est trop souvent allégué) sert à différencier autant, sinon plus, qu'elle ne sert à relier ou catégoriser. La notion de différenciation (dissociation) est d'emblée sémiotisée et reprise en termes d'opposition.
Ainsi pour prendre un exemple différent, il suffit que Paul manifeste (même très ponctuellement) une caractéristique de comportement, serait-elle marginale, qui évoque ou est associée typiquement à l'enfance pour pouvoir dire, sans assumer quelque définition objective de l'enfance :

Paul est un grand enfant.

Ainsi encore, " être vivant" désigne un état générique, mais se requalifie en qualité à la fois plus modale et plus spécifique (un enfant très vivant). De même, " être délicat ", associé d'abord à un état/qualité (la noblesse, de droit ou de fait) se requalifie en termes de fragilité. Mais, comme l'explique W. Empson (1979 : 38), cette mère de famille de l'époque victorienne qui interdit les promenades à sa fille en disant " elle est délicate ! " affirme l'existence d'un lien entre les deux valeurs de noblesse et de fragilité. Parlera-t-on de sens premier, dérivé, de confusion ou d'ambivalence… ? Comme Empson, nous préférons insister sur une sorte de codétermination fondatrice, de transaction essentielle, dans la langue comme dans l'expérience qu'elle rapporte [25]. S'il est apparu que la notion de sens opposé émerge du conflit en aval entre deux perspectives sur la signification lexicale, une sorte de dédoublement entre leur valeur descriptive, référentielle et catégorisante et ce qui ressortit à leur valeur ou leur impact dans un discours donné, il nous semble important de souligner - à l'instar si l'on veut de Wundt - la dépendance de cette phase dissociative par rapport au motif " confus " [26].

 

Deux mots de conclusion.


Pour redonner un peu de vie à la notion confuse de " sens opposé ", il s'est agi avant tout de repérer des lignes d'asymétrie et de dissociation (internes/externes) qui sont masquées par une vision symétrique et structurale du lexique. La notion est en effet confuse, et ce pour différentes raisons : on a vu tout au long du texte qu'il peut s'agir aussi bien d'effets minimaux de contraste, parfois systématisés en " contradictions ". On a vu aussi plus ponctuellement (§. 1.) qu'il s'agissait souvent de profils opposables d'un même motif lexical. Plusieurs dynamiques du lexique - moins régulières et organisées que dans les visions habituelles de la polysémie - se sont dégagées. Nous avons proposé ailleurs (Visetti & Cadiot 2000, Cadiot & Visetti, 2001a et b) de les appeler motifs, profils et thèmes, mais des mécanismes de dissociation sont virtuellement à l'œuvre aux trois niveaux. De cet examen, très provisoire, on retiendra quelques lignes de fond :

la dissociation " précoce " par tension interne et transaction ;
les profilages variés en phases différentes dans les lexèmes en emploi ;
l'alternance des points de vue selon des axes à la fois temporalisés, aspectualisés, modalisés et investis de valeurs ;
l'indifférenciation domainiale, ou thématique, des motifs lexicaux comme fonds pour le jeu des dissociations.

Les cas (1) et (2) se situent à la limite des phases motif et profil du sens lexical, tandis que (3) implique des thèmes ou thématiques spécifiques (notamment des scénarios actanciels) et se situe ainsi à l'articulation profil/thème. Enfin, on verra dans (4) un cas de profilage par dissociation fond/forme, indépendant des thèmes.

 

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[1] Cf. la déconstruction radicale proposée récemment par G. Bohas (Bohas 1999) sur des bases morpho-phonologiques

[2] On y verra une manifestation de l'élémentarisme (ou atomisme) de Wundt (Rosenthal & Visetti, 1999 : 151)

[3] Ou encore un saint, comme le rappelle R. Girard à propos de Saint Sébastien : " le saint joue donc un rôle de bouc émissaire, protecteur parce que pestiféré, sacralisé par conséquent au double sens primitif de maudit et de béni. Comme tous les dieux primitifs, le saint protège en tant qu'il monopolise le fléau, à la limite qu'il l'incarne " ( R. Girard, 1982 : 92)

[4] Le propos de E.Benveniste dans ce passage reste assez confus. Seul le trait "intouchable" est partagé par le roi et le lépreux. Pour le reste, on ne comprend pas si l'auteur résoud la question en parlant de deux "attitudes" pour deux objets (perspective dégroupante, qui serait contradictoire), ou s'il entend faire passer l'idée d'une même attitude face à deux "objets". Le sens est-il du côté des objets ou des attitudes ?

[5] Abel (1884) (ou Nöldeke, 1910) ne rangent pas sous cette notion de sens opposés les seuls cas stricts de polarité appréciative ou de vectorisation spatiale inverse. Nöldeke par exemple, pour différentes langues sémitiques, signale plusieurs cas de sous-détemination forte de la notion associée à un mot, se profilant par des valeurs polaires vues comme " opposées " (une racine signifiant voisinage désigne aussi bien le patron ou protecteur que le client ou protégé, ou , ailleurs, protéger et demander la protection). Ou encore, la même expression pour dire aimé et aimant. Mais il y a aussi des données liées à la proximité ou à l'accès : la même expression désigne le lit de la rivière et le bord. Ou des antiphrases : tel singe de mauvais présage est désigné par une expression signifiant " boni augurii " ; la racine signifiant " cacher " vaut aussi pour dire " faire en sorte que ce qui est caché sorte à la lumière ", etc.

[6] Comme nous le rappelle Philippe Gréa, certains morphèmes grammaticaux comme l'imparfait peuvent présenter cette relation de sens opposé : " deux minutes plus tard la bombe explosait " (elle explose ou elle n'explose pas). Le terme technique pour désigner la relation de sens opposés (pour un même mot) est énantiosémie (on parle d'un mot énantiosémique pour préciser que les signifiés sont dans un rapport d'opposition, contrairement aux cas de polysémie où les signifiés entretiennent un rapport qui n'est pas nécessairement d'opposition. Rappelons encore d'autres exemples classiques d'addad : " J'ai passé trois mois sans voir personne (i.e. quelqu'un) " ; de même jamais et rien.

[7] Sur ces distinctions, cf. Cadiot & Visetti (2001 a et b), Visetti & Cadiot (2000). Comme nous le verrons, l'effet de bord "sens opposés" est parfois anticipé dans les motifs mêmes des mots, autrement dit, à travers le fait que les lexèmes ont à un certain niveau de leur fonctionnement le statut de "germes" instables de transaction possible entre des valeurs attestées, mais aussi dépassées, enfouies ou oubliées, dont la stabilisation, souvent toute relative, dépend de multiples principes d'organisation qui promeuvent certains profils (Cadiot & Visetti 2001a : 113sq. ; Visetti & Cadiot 2000 : 153-157). L'examen de ce phénomène, vu de façon bien trop limitative par les théories polysémiques, ne s'interdit pas de prendre en compte des stades du français qu'on dirait révolus, mais qui continuent d'être présents, plus ou moins implicitement ou sourdement, à l'intérieur de la dynamique lexicale, avec simplement des saillances et des ajustements un peu différents, desquels les théories analytiques et "atomistes" font en pratique trop de cas : ainsi "admirer", qui dans les usages comtemporains profilent une argumentation valorisant son objet, garde la valeur d'étonnement, plus en amont, plus proche de l'étymologie, valeur "motivée", plus nettement sensible à l'époque classique ("Admirez cependant quel malheur est le mien", Corneille, cité in Duchesne & Leguay (1999)).

[8] Cf. Perrin (1996). La thèse classique de Sperber & Wilson (1981) fait de l'ironie avant tout un effet de "mention échoïque", sans intention pragmatique, tenant simplement à la grande facilité pour les mots d'être dans le régime de la mention (ou de la "citation"). Si elle n'est pas pragmatique, cette thèse comporte une forte sémiotisation de la signification lexicale et maintient l'horizon d'un sens premier, "en usage".

[9] Voir aussi anglais "smoke screen" (écran de fumée).

[10] Le mot "arbre" est en réalité bien plus riche, comme le suggère cette note : "Ainsi le système substitue au référent du mot-noyau une véritable mythologie, familière à quiconque connaît la langue. Le concept d' "arbre ", avec encore une fois ses diverses implications littérales ou métaphoriques, fournit au locuteur un modèle idéal d'associations familières : des racines, tant littérales que métaphoriques au feuillage, comme ombrage ou résidence des oiseaux, ou des pensées (si l'arbre représente l'homme) aux variations thématiques sur l'arbre comme microcosme - le passé, s'il symbolise un témoin éternel, ou l'avenir, comme l'image du chêne qui est en puissance niché tout entier dans le gland, et ainsi de suite. Le modèle est comme un espace imaginaire à l'intérieur duquel ses composants sont distribués de manière à définir leurs fonctions réciproques. Deux synonymes - c'est-à-dire deux mots qui ont le même référent - auront deux systèmes différents : c'est la preuve que le système a remplacé le référent. Voici comment opère la substitution du système au référent : chaque composant du système fonctionne comme métonyme de son noyau. " (Riffaterre, 1978 : 111).

[11] Soulignons cependant l'erreur dont resterait entachée une version trop statique de cette notion (bifrons, biface). Comme nous le verrons plus loin, il y a une "temporalité" interne du lexique, une transaction, une complémentarité constitutive, assez analogue par exemple aux phases de la respiration (Cassirer 1993 : 47, v. aussi Gandelman 1983, 1990).

[12] Yves-Marie Visetti (communication personnelle) préfère soutenir l'hypothèse d'un motif composite. Dans le cas de "pente", la descente est une propension inhérente, et la montée un effort. La montée contredit la tendance inhérente à la descente qui caractérise une pente, mais elle est engagée, au terme d'une sorte de synesthésie, dans sa représentation même.

[13] Pour excuse, proche en principe (il a trouvé une excuse/il a une excuse), renvoyons à Fradin (1979) et Recanati (1979).

[14] Soit cet exemple assez proche en principe, mais qui met en jeu d'autres dimensions : " Dans l'expression une méchante cravate , " méchant " prend deux sens exactement opposés, mélioratif ou péjoratif, selon qu'il se trouve dans la bouche d'un lycéen d'aujourd'hui ou dans un roman de Balzac (13) " (Rastier et al, 1994).

[15] D'une langue à l'autre, des conceptualisations se lexicalisent qui n'ont pas cours dans une autre, pourtant éventuellement très proche. Ainsi en allemand de Immissionsschutzgesetz (loi de protection des immissions) ou encore Exclave (opposé de enclave). Ces deux mots *immission, *exclave ne sont pas attestés en français, où ils ont pourtant une place toute trouvée.

[16] Cette évidente compromission de la vie et de la mort se ressent par exemple dans certains télescopages, tel celui-ci, extrait d'un débat sur les accidents de la route : " On pourrait s'épargner des milliers de vies chaque année " -France Inter, 2002- (sur cette question, cf. Cadiot 1984)

[17] Dans le fameux vers de Victor Hugo, "Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe" (Les Contemplations , "Demain dès l'aube…"), l'or du soleil diffuse en colorant le paysage et devient ainsi le soir qui tombe.

[18] Cf. encore le cas de hôte, actuellement non polarisé. Cette histoire de sens opposés, c'est aussi bien sûr une question d'épaisseur historique, d'usages, de communication/énonciation. Des usages un temps perçus comme ironiques ou antiphrastiques cessent de l'être et se recomposent dans l'homogénéité binariste d'un champ lexical. Ce sont là des questions décalées par rapport à notre propos, parce qu'elles sont à la fois plus (socio)historiques, plus lexicologiques et plus pragmatiques.

[19] C'est l'occasion bien sûr de rappeler les deux valeurs opposées ("objectif" et "subjectif") de la préposition DE (Cadiot 1997)

[20] On peut aussi rattacher à cette rubrique par exemple, le fait qu'en latin meritum signifiait 'punition'.

[21] On trouve ça banalement dans l'anglais How old is your baby ? , ou l'allemand Wie alt ist dein Kind ?, et aussi dans la double valeur d'âge : mesure objective et zone polaire (personne d'âge), etc.

[22] Abel admet que pour résoudre pragmatiquement l'ambivalence, les gens ("simples mais vivants") faisaient une sorte de geste. C'est ce geste qu'on retrouverait transcrit dans certains hiéroglyphes : "là où le mot égyptien qen a pour sens "fort", on met derrière le signe alphabétique unilitère qui lui correspond le dessin d'un homme armé et dressé ; lorsque le même mot exprime "faible", le signe unilitère est suivi de la représentation d'un homme agenouillé et relâché. La majorité des autres mots ambivalents s'accompagnent ainsi de petites icônes à valeur illustrative et explicative. Tem "inclure" est suivi d'un petit cordon (signe hiéroglyphique du lien), tem "exclure" d'un oiseau de malheur, signe hiéroglyphique général pour mal".(Abel, ibidem : 329).

[23] Dans l'imagination contemporaine, chasser une mouche et chasser un lapin n'impliquent pas du tout le même geste, et l'on serait ainsi fondés à dégrouper complètement les deux valeurs de "chasser". Cependant, une fois encore, il est vain de fixer une référence objective qui serait ensuite seulement à requalifier en termes d'intentions ou d'effets : un fermier qui chasse un renard du poulailler peut aussi se servir de son fusil en effectuant le même geste que celui qui est impliqué dans la chasse au lapin. Autre dimension de la question que nous ne pouvons qu'évoquer : chasser renvoie-t-il à un "événement", simple…complexe… Va-t-on l'unifier en y intégrant des projets à la fois constitutifs et détachables, et des effets ? Quelles précisions, quelle granularité, quels cadrages, quelles limites en avant, en arrière, quelles profondeurs (intentionnelles, intuitives et autres) sont-elles requises pour dégager la bonne forme ? Des notions comme "ponctuel", "habituel", le recours à quelque scénario (manifesté, modélisé et saturé) masquent les difficultés plutôt qu'ils ne la résolvent. Sous l'individuation (assurée par le mot), il y a bien sûr des connexions latérales et des strates enfouies de décomposition. Dans la synthèse, des forces de découplage. John Barth déconstruit ces effets de synthèse langagière, en mêlant plaisamment des données internes à la langue (défigements) et des successions plus référentielles. Les routines (linguistiques et/ou référentielles), ainsi déconstruites forment une composition oppositive, interne à la signification et à la représentation : Having heard tick, will I hear tock ? Having served, will I volley ? Having sugared, will I cream ? Itching, will I scratch ? Hemming, will I haw ? (J. Barth, The floating Opera, cité par F. Sammarcelli, 1987 :68). Malheureusement, c'est presque intraduisible : "j'entends tic, entendrai-je tac ? j'ai servi, vais-je voleyer ? j'ai sucré, vais-je crémer ? Ça me démange, vais-je gratter ? J'ai fait hum, vais-je faire hum ?".

[24] Nous avons évoqué ailleurs (Cadiot 2000) le fait que plus spécifiquement malheureux en amour n'implique pas malheureux. Heureux et malheureux en viennent à prendre des valeurs tout autres selon qu'il s'agit d'une disposition intérieure ou d'une situation (malheureux en amour/dans ses choix ). Le déplacement à l'interieur du spectre sémantique de "malheureux" est analogue à l'opposition massif/comptable : être malheureux dans ses choix, c'est être mal inspiré, être malheureux en amour, ça égratigne déjà ou affecte le sujet en tant que tel, mais le ramène à une certaine dimension de sa psychologie. Il n'est pas fier ( = orgueilleux) = imperfectif : n'indique pas de terme = massif : région homogène L'italien lexicalise cette différence avec la paire (in)felice vs. (s)fortunato.

[25] On espère que ces reformulations seront comprises comme permettant un dépassement des versions trop statiques de cette question, telles qu'on les retrouve dans des notions comme ambivalence, confusion, sous-détermination.

[26] De même, dans conscience, on a pris l'habitude d'opposer (conscience) psychologique à (conscience) morale. Une telle dissimilation lexicalisée dans d'autres langues (ainsi en allemand, grâce à la paire Bewusstsein vs. Gewissen) n'est que partielle en français, où la notion de conscience lorsqu'on lui prête une portée clairement " morale ", reste associée à la valeur psychologique. Les sens sont englobés l'un par l'autre avant d'être dissociés.

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Pierre Cadiot







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