Mauricio Hernandez, « Médiatisation technologique et voix du réel. Une anthropologie historique du regard – de la trace à l’écran »

Présentation de la thèse de doctorat

Résumé

Nous partons du constat de l’importance de l’image dans le processus d’anthropogénèse, car la fixité de l’image se dévoile comme une médiation temporelle, c’est-à-dire, comme la création d’un temps rapporté médiatisant notre rapport au réel et transgressant par là notre champ perceptif. À ce titre, l’histoire de l’image apparaît comme le développement de divers modèles eidétiques statiques qui vont être en négociation et relation permanente avec les modèles eidétiques dynamiques : le langage, les gestes, l’outillage, la musique, la danse, l’habitat ; modèles qui en contrepartie sont des médiations nous permettant d’investir l’espace et de le délimiter. L’interpénétration des deux types de modèles, dynamiques et statiques, constituerait, dans la pléthore et la diversité d’éléments composant chaque culture, le caractère définissant l’homme comme animal politique.

C’est ainsi que l’on a pu discerner une différence ontologique lors de l’apparition de la trace photographique, trace résultant, non d’une idéalisation formelle et symbolique, mais de l’idéalisation d’une distance, à partir de laquelle se matérialise l’écran en articulant le regard depuis une nouvelle échelle opératoire. L’apport essentiel de l’image serait entré donc dans une nouvelle phase qui, au bout de presque deux siècles, aurait transformé l’homme en animal médiatique. C’est là que l’histoire de la nouvelle trace, sous l’essor de la technologie numérique, centre tout enjeu politique dans sa manifestation la plus conséquente, celle de l’expression cinématographique.

Dans ce cadre nous avons abordé et privilégié une histoire du cinéma à des moments où celle-ci développe des enjeux spécifiques dans son rapport au réel, comme notamment dans l’exemple de l’œuvre du cinéaste mexicain Téo Hernández, réalisée pour l’essentiel en Europe entre 1968 et 1992. Sa forte dimension phénoménologique, l’importance du corps dans l’acte de filmer, tout autant que sa fine réflexion sur le médium et son rapport au réel, nous ont fournit une clé de voûte nous permettant de comprendre les grands changements médiatiques qui sont survenus dans les années 80, et qui ont déterminé le regard politique du monde actuel.

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Jean Lassègue, « Émergence et évolution de la parenté »

Introduction et retour sur les journées de Foljuif (nov. 2002)

Les journées scientifiques qui se sont déroulées à la station biologique de Foljuif en novembre 2002 ont permis de faire se rencontrer des anthropologues et des linguistes, des éthologues, des philosophes et des modélisateurs appartenant au groupe de recherche « Modélisation de l’émergence du langage » (MEL).
Très concrètement, tout d’abord, l’objectif de ces journées était de réunir des chercheurs britanniques et français, appartenant à des disciplines variées (anthropologie, linguistique, modélisation en sciences humaines et sociales, philosophie), pour permettre des échanges transdisciplinaires et transnationaux. Il s’agissait, d’une part, de mieux comprendre la place revenant au langage dans l’ensemble des activités symboliques et, d’autre part, de mieux circonscrire la pertinence de la modélisation dans l’abord de l’émergence du langage. Ces deux questions, traitées de façon connexe depuis la formation du groupe MEL, méritaient, de par leur importance et leur difficulté, une étude particulière, d’où l’idée d’y consacrer des journées spéciales.
Je présente ici les différentes interrogations qui furent les miennes en proposant au groupe MEL la tenue de cette réunion. Ni les membres du groupe ni nos invités n’étaient évidemment tenus d’y répondre explicitement, et chacun a pu se situer librement par rapport à celles-ci, sans avoir à y couler de force sa pensée.

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Jean Lassègue, « Sélection naturelle et sélection de groupe – origine et enjeux du débat »

Résumé

La problématique remonte à Darwin et au concept de sélection naturelle. La sélection naturelle de certaines caractéristiques dans les organismes vivants exige un préalable : la permanence de la variabilité de ces caractéristiques, variabilité que Darwin ne s’expliquait pas (C’est Mendel qui a montré qu’elle vient du fait que les caractéristiques propres aux deux parents ne se diluent pas dans la génération suivante -en quelques générations cela réduirait à rien toute variation – mais que certaines caractéristiques provenant d’un des parents s’exprime tandis que celles provenant de l’autre parent peuvent s’exprimer à des générations ultérieures – c’est la différence dominant / récessif). En revanche, Darwin met au jour un mécanisme permettant de rendre compte de la sélection des caractéristiques : dans un environnement donné, certaines caractéristiques apparaissant de façon aléatoire sont avantageuses pour l’organisme en termes de différentiel de reproduction. L’organisme doté de telle ou telle caractéristique bénéficie d’un temps moyen de reproduction plus grand que celui qui n’en est pas doté (par exemple, une plus grande rapidité à la course ou un meilleur camouflage) : l’accumulation de cet avantage reproductif à travers les générations contribue à multiplier les descendants de l’organisme possédant la caractéristique en question au détriment des organismes de la même espèce ne possédant pas cette caractéristique. Il y a donc une compétition entre les individus d’une même espèce, compétition qui transite par les caractéristiques assurant, dans un environnement donné, un avantage reproductif. C’est ce qui transforme progressivement l’espèce au cours du temps.

Le mécanisme de la sélection naturelle semble ainsi rendre impossible tout ce qui ne vise pas l’avantage reproductif de l’individu. Le mécanisme de la sélection naturelle permet non seulement d’expliquer les caractéristiques organiques des espèces et leur évolution au cours du temps, mais aussi les caractéristiques comportementales. On voit immédiatement la conséquence : si on peut expliquer l’existence des comportements d’aide, de protection et de secours entre individus apparentés (mère / progéniture, par exemple), le mécanisme de sélection naturelle semble impropre à sélectionner des comportements « altruistes » entre individus non-apparentés puisque cela irait directement contre la règle de la compétition pour l’avantage reproductif.

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Noëlie Vialles, « Toute chair n’est pas viande »

Texte originairement publié in Études Rurales, janvier-décembre 1998, N°147-148, pp.139-149.

Résumé :

Notre régime carné n’admet pas la consommation d’animaux morts, mais seulement d’animaux tués. À partir de deux situations de mise à mort d’animaux à des fins alimentaires, on montre que seuls procurent de la viande des animaux à bonne distance – ni trop loin de l’homme, ni trop près -, et que leur mise à mort ne résulte pas en un cadavre immangeable, mais en une substance vivante. Le contrepoint du thon, ce poisson qui saigne, vérifie que les pratiques peuvent faire prévaloir la catégorie conceptuelle sur des apparences sensibles ambiguës, et ainsi laisser le thon dans la catégorie du poisson. Dans tous les cas, une physiologie comparée implicite ordonne le monde des vivants, et les relations concrètes des hommes avec les animaux.


Dans notre culture comme dans beaucoup d’autres, le régime carné pose directement la question de la mort des animaux dont on se nourrit, et d’autant plus brutalement qu’on ne consomme pas des animaux morts, mais des animaux tués de main d’homme à cette fin expresse1
D’autre part, lorsque la consommation d’animaux morts est admise, ils sont encore considérés comme tués, mais par Dieu même2. C’est pour cette raison que régulièrement il fait l’objet de débats qui mettent en question sa légitimité : a-t-on bien le droit de tuer des animaux pour en nourrir les hommes ? Ne faut-il pas se faire végétarien, pour s’abstenir d’entretenir sa propre vie par la mort d’autres vivants ? Ces scrupules ont pour eux le prestige du souci éthique et d’une compassion étendue à tout vivant ; face à quoi le carnivore est suspect d’égoïsme cynique et de mœurs sanguinaires, accusé de spécisme, cette injuste arrogance des humains à l’égard des autres vivants, ou encore de nécrophagie, cette répugnante inhumanité.

Ces adversaires partagent cependant quelques idées communes. En particulier, ils sont d’accord pour distinguer les animaux des végétaux : le carnivore en considérant qu’il n’est de nourriture vraiment reconstituante que d’origine animale, le végétarien en ne tenant pas pour mortifère la récolte des végétaux et la consommation des graines de céréales, ces germes de vie. Où l’on voit que la définition de ce qu’est un animal est étroitement liée à une représentation de la vie et, plus évidemment encore, de la mort ; et que le référent implicite de ces représentations est l’homme lui-même. Ce qui revient à dire que ni les animaux ni même la mort ne sont des faits bruts, des données objectives irrécusables, mais qu’ils sont toujours construits, et plus sûrement en actes qu’en spéculations abstraites.
L’ethnologue se donnant l’humanité réelle pour son objet d’étude, il ne vient à s’intéresser aux animaux, et à leur mort, que pour autant que les hommes s’y intéressent (Digard 1990 :12) ; son intérêt se porte donc sur les relations effectives, en actes et en représentations, que des hommes datés et localisés entretiennent avec des animaux – réels ou imaginés, mais toujours représentés. Ce qui implique que non seulement ces animaux, mais aussi leur mort, soient présents et reconnus dans le champ des activités humaines : les Fables de La Fontaine contribuent sans doute autant que leurs invasions saisonnières à nous rappeler l’existence de ces insectes ; mais celles qui périssent sous nos pas sont simplement ignorées, comme le sont d’ailleurs des animaux et des morts de plus de conséquence, si pour quelque raison ils sont absents de notre horizon individuel ou collectif.

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Philipp Krämer, « Un phonème peut-il être une forme symbolique? Contacts et changements linguistiques – du portugais des Açores à l’essor du R uvulaire en Europe »

Résumé

L’interpénétration des langues romanes et germaniques en Europe est plus profonde qu’on ne le croit. Au niveau phonologique, on remarquera la présence des voyelles antérieures arrondies /y, ø, œ/ dans une multitude de langues et dialectes romans bien que ce phénomène soit plus typiquement répandu dans les langues germaniques.

Inversement, aujourd’hui encore, on assiste à la diffusion croissante du /R/ uvulaire, initialement réservé au français, dans les sphères romane aussi bien que germanique.

Comment expliquer ces phénomènes inhabituels ? En partant de l’hypothèse du feature pool, conception développée dans l’étude des langues créoles, on a les moyens d’analyser ces développements historiques avec un modèle qui arrive à concilier aussi bien des processus de contacts linguistiques que des changements internes du système grammatical ou phonologique.

Dans ce modèle, la réalité sociale est au centre de la réflexion car l’émergence ou l’entrée d’un nouveau trait structurel peut s’expliquer par la valeur socio-indexicale du phénomène en question. C’est à partir de cette signification sociale accrue des deux types de phonèmes qu’on peut faire un lien entre la phonologie socio-dialectale comparée et la notion du langage comme forme symbolique.

Jean Lassègue – Compte-rendu de ‘Archéologie de la violence ; la guerre dans les sociétés primitives’, de Pierre Clastres

Pierre Clastres, Archéologie de la violence ; la guerre dans les sociétés primitives, Editions de l’aube, Luxembourg, 1999, 94 p., ISBN 2-7526-0084-4.

L’essai de Pierre Clastres constitue comme un appendice à son livre La société contre l’Etat (1974) et se fonde sur sa thèse centrale. L’essai de Clastres cherche à dénoncer le discours savant tenu sur la notion de guerre dans les sociétés primitives.
Le constat dont part Clastres est le suivant : le discours ethnographique nie purement et simplement que la forme sociale de la violence, à savoir la guerre, soit consubstantielle à l’idée même de société primitive. Une raison très profonde à cela, pour Clastres : le discours occidental sur ce que doit être une société suppose toujours, depuis Héraclite, que celle-ci dépende d’un terme extérieur à la société qui rende possible sa division interne de nature hiérarchique entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent et qui a pour effet d’intérioriser dans l’idée même de hiérarchie cette violence, alors que celle-ci est vécue autrement dans les sociétés primitives. C’est donc, pour Clastres, la représentation hiérarchique de la société qui empêche de concevoir une société en proie à une violence à proprement parler sans mesure, c’est-à-dire où la violence n’est pas négociée selon des termes qui la rende compréhensible aux yeux des Occidentaux (à de rares exceptions près, dont font partie Montaigne et La Boétie) une fois qu’ils l’eurent rencontrée sur le continent américain, lors des grandes découvertes.

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Lucien Scubla, « Nature et culture ou Aristote juge Lévi-Strauss »

Résumé

L’opposition de la nature et de la culture, qui avait servi de socle à l’anthropologie structurale, est devenue un lieu commun de la philosophie.
Elle abrite pourtant plusieurs paralogismes que la plupart des commentateurs, anciens ou récents, anthropologues ou philosophes, s’accordent à passer sous silence. C’est d’autant plus étonnant que Lévi-Strauss lui-même a depuis longtemps renié cette opposition proprement sophistique pour une conception de la nature plus proche de celle d’Aristote.
Nous tenterons de déterminer les causes de cette cécité intellectuelle persistante, et de remédier à ses conséquences les plus dommageables : la négation de toute nature humaine, au nom d’un relativisme superficiel et dogmatique ; ou, à l’inverse, la « naturalisation » au forceps des sciences humaines, par réduction de la nature à l’image très partielle que la physique classique nous en donne.
En nous appuyant sur des textes célèbres, mais méconnus, de Lévi-Strauss, aux accents aristotéliciens, nous montrerons que les sciences de l’homme peuvent être réinsérées dans les sciences de la nature, sans perdre leur spécificité.

Sophie A. de Beaune, « Réflexions sur la variabilité de l’outillage préhistorique. Le cas de la symétrie des bifaces »

Résumé

Les bifaces, outils en pierre taillée à la forme régulière et symétrique, ont été inventés au moins à trois reprises à plusieurs centaines de milliers d’années d’intervalle et dans des lieux très éloignés les uns des autres, en Afrique il y a 1,7 à 1,6 million d’années, en Chine il y a près d’1 million d’années, puis en Europe il y a quelque 700000 ans.
La réflexion portera ici essentiellement sur deux questions concernant ces outils.

La première question a trait à leur symétrie : est-elle liée à la fonction de ces objets ? En d’autres termes, quelle part le souci d’efficacité technique laissait-il aux préoccupations esthétiques ? Pour expliquer la parfaite symétrie de ces objets, nous proposerons une hypothèse plus personnelle : et si elle était liée au geste technique qui les a vu naître et à la recherche d’une meilleure économie du geste dans leur fabrication ? Cette économie du geste – qui doit être direct et non « besogneux » – est aujourd’hui encore un critère de qualité d’exécution chez les artisans. Elle aurait à voir avec le plaisir de faire, partagé par tous les artisans, qui est pour François Sigaut un puissant moteur de la créativité humaine. Les préoccupations d’ordre esthétique seraient apparues bien avant les premières manifestations artistiques (vers 70 à 80000 ans) chez des ancêtres de l’homme moderne.

La seconde question, plus directement liée au thème du séminaire, concerne la variabilité des formes de bifaces dans le temps et dans l’espace ? Elle sera l’occasion de réexaminer entre autres les notions d’« esthétique fonctionnelle » de « tendance et de fait » et de « style ethnique » qui avaient été proposées en son temps par André Leroi-Gourhan.