Roberto Poli – Niveaux de réalité et strate psychologique

L’exposé comportera trois parties. La première introduira la question d’une théorie des ’niveaux de réalité’, et discutera deux façons d’en concevoir l’architecture (’over-forming’ vs. ’building-above’). La deuxième présentera plus en détails l’architecture de la strate psychologique, avec les distinctions principales qui y sont mises en œuvre. La troisième et dernière partie donnera quelques indications sur d’autres développements de la théorie, tels que les chrono-topoïdes (une généralisation des cadres spatio-temporels), ou la variété des types de causes.

François Nemo – Projections sémantiques, comparaisons et polymorphie » ; langage, non-représentation, non-catégorisation

Représentation et catégorisation font figure pour une bonne partie de la sémantique et des sciences cognitives contemporaines de briques heuristiques dans la description et la théorisation du langage. Or, l’étude systématique de la polysémie et de la polycatégorialité conduit la sémantique depuis vingt ans à contester à l’une et l’autre de ces notions tout statut explicatif dans l’explication des mécanismes langagiers. Réalisée sur les terrains les plus variés, ce résultat (empiriquement peu contestable) demeure néanmoins un résultat purement négatif tant que ne sont pas décrits un par un et dans leur diversité, les processus cognitifs qui occupent les places traditionnellement imparties à la représentation et à la catégorisation. Passer du constat linguistique à une réflexion systématique sur ces processus me conduira donc à étudier, en relation avec la notion de formes symboliques et la façon dont Cassirer l’applique au langage, trois types de processus cognitifs et sémantiques, à savoir ceux qui sont associés :
– aux projections sémantiques
– aux comparaisons énonciatives
– à la non-linéarité et la polymorphie du signifiant
et à montrer que si toute catégorisation s’inscrit dans une projection sémantique, si toute représentation s’inscrit dans une comparaison et si tous les signes linguistiques sont polymorphes, alors nos intuitions linguistiques les plus immédiates sont des fictions cognitives dont il faut se défendre.

David Chavalarias – L’imitation : un principe unificateur structurant pour la cognition individuelle et sociale

A la fin du XIXème siècle, les sciences humaines et sociales connaissaient un engouement sans précédent pour l’imitation en tant que principe structurant commun à ce que nous appelons aujourd’hui la cognition individuelle et la cognition sociale. Ainsi, alors que James Marc Baldwin dans son ouvrage intitulé « Le développement mental chez l’enfant et dans la race » plaçait l’imitation comme clef de voûte de sa théorie du développement, Gabriel Tarde promettait aux lois générales qui régissent la répétition imitative un rôle analogue en sociologie à celui de l’hérédité en biologie.

Après avoir été quelque peu délaissé, le thème de l’imitation est revenu depuis quelques années sur le devant de la scène scientifique aussi bien en psychologie du développement, qu’en sociologie, neurologie, éthologie, intelligence artificielle, modélisation des systèmes socio-économiques et en théorie des jeux. Bien que l’on retrouve les polémiques anciennes sur ce que recouvre précisément le terme ’imitation’, c’est à travers ces différents travaux un projet ancien qui se poursuit, et une vision de l’imitation comme principe unificateur structurant pour la cognition individuelle et sociale qui s’affirme.

Cet exposé proposera une relecture des problématiques dégagées il y a plus d’un siècle, au regard de ces études récentes sur l’imitation.

Marika Moisseeff – Que recouvre la violence des images de la procréation dans les films de science-fiction ?

Dans Le meilleur des mondes, les enfants sont fabriqués en flacon et les humains « civilisés » ne sont plus assujettis à la reproduction naturelle, c’est-à-dire à la viviparité perçue comme une infâme chose du passé ne survivant plus que dans quelques réserves de « sauvages ». « La civilisation, répète Huxley, c’est la stérilisation. » Pour être des humains véritables, des « civilisés » à part entière, il faut jouir pleinement, c’est-à-dire être libérés du joug reproducteur. L’érotisme est l’apanage de l’humanité. Il inscrit pleinement dans la culture tandis que la procréation naturelle rabaisse au niveau de la nature et, par là, de l’animalité. De fait, la science-fiction contemporaine tend à dépeindre la ’viviparité’ comme une forme de parasitisme animalisant. Les représentations qu’elle véhicule sont sous-tendues par l’idée selon laquelle plus une espèce est « évoluée », entendez avancée sur le plan technologique ou sur le plan biologique, moins elle procrée et, par voie de conséquence, plus elle est dépendante d’espèces moins évoluées pour se reproduire. Or, on sait que la démographie des sociétés occidentales modernes qui se conçoivent comme les plus évoluées, les plus civilisées, doit beaucoup à l’apport de sociétés perçues comme moins évoluées via la migration et, de plus en plus, via l’adoption à l’étranger pour les couples stériles. Elles sont également celles qui sont le plus préoccupées par la crainte d’une surpopulation qu’elles présentent comme un risque majeur pour l’humanité. L’aspect parasitaire et pullulant de la reproduction des insectes en font des personnages privilégiés par la science-fiction hollywoodienne. Le combat de la culture contre la nature est dépeinte comme une bataille sans fin entre l’humanité – fortement américanisée – et des espèces extraterrestres insectoïdes tendant à parasiter les humains pour se reproduire. L’association sexualité/procréation est décrite comme potentiellement létale pour l’humanité.

Cette façon de concevoir la maternité comme animalisante a, bien entendu, quelque chose à voir quant aux représentations de la féminité et du rapport entre les sexes. La science-fiction peut, de ce point de vue, être abordée comme une véritable mythologie contemporaine susceptible d’éclairer les relations hommes-femmes mais aussi les relations entre groupes culturels. Une mythologie contemporaine qui s’élabore pour une bonne part dans les studios de Hollywood. C’est pourquoi je me propose de commenter un montage d’extraits de films de science-fiction (Starship Troopers, Alien 1, 2, 3, 4, Xtro, La mutante 1 et 2). Du sexe et du gore en perspective…

Philippe Lacour – Gilles-Gaston Granger et la Critique de la Raison Symbolique

Communication présentée au séminaire Formes symboliques
École Normale Supérieure, 18 janvier 2005

Dans cet article, je tente d’avancer une interprétation de l’ensemble de l’œuvre de Gilles-Gaston Granger, épistémologue et philosophe rationaliste français contemporain. L’effort obstiné de cet auteur pour constituer une ample critique de la raison symbolique s’avère particulièrement précieux pour comprendre les particularités respectives des systèmes formels et des langues naturelles (moins précises, mais plus riches, et régies par des conditions plus fondamentales). Corrélativement, il devient possible de dénoncer l’erreur consistant à confondre ces symbolismes, ou à modéliser inconsidérément les seconds par les premiers, voire à les y réduire.

This article presents an interpretation of Gilles-Gaston Granger’s work taken as a whole. The effort of this French contemporary epistemologist and rationalist philosopher in order to developp a sort of critique of symbolic reason proves to be particularly helpfull to understand the differences between formal systems and natural languages (the latter being richer, though less precise than the former). Hence, to confound those two types of symbolic systems, to modelize carelessly the latter by the former, or even to reduce one to the other turns out to be a resistible mistake.

« (…) à l’encontre de Peirce, ( …) tous les signes ne peuvent fonctionner identiquement ni relever d’un système unique. On devra constituer plusieurs systèmes de signes, et entre ces systèmes, expliciter un rapport de différence et d’analogie ».
Benveniste 1974 : 42

« Il y a une pluralité de types de symbolisation, et la philosophie -en particulier la philosophie des sciences- doit justement tenter de les reconnaître, de les décrire et de les mettre en forme, en ce qu’ils ont de commun, certes, mais aussi dans leur singularité ».
Granger 1991 : 246

Sommaire

1- portrait de l’épistémologue en philosophe rationaliste
2- la Critique de la Raison Symbolique
3- Esthétique transcendantale : l’objectivité sémiotique
3.1. du signe au symbolisme
3.2. les systèmes symboliques
3.3. la polarité symbolique fondamentale
3.4. la richesse du symbolisme des langues naturelles
3.5. les conditions protologiques du symbolisme naturel
4- Dialectique transcendantale : la transgression sémiotique
5- conclusion : l’unité de la raison sémiotique ?

1- portrait de l’épistémologue en philosophe rationaliste

En 1965, au début de son livre sur Freud, Ricoeur pouvait écrire : « Nous sommes aujourd’hui à la recherche d’une grande philosophie du langage qui rendrait compte des multiples fonctions du signifier humain et de leurs relations mutuelles » (Ricoeur 1965 : 14). Déjà à l’époque, l’acception dans laquelle Ricoeur entendait le terme de « langage » était particulièrement large, puisqu’il y incluait la logique symbolique et la psychanalyse, la mathématique et l’étude des mythes (ibid). Aussi bien conviendrait-il de reprendre aujourd’hui la question, en lui donnant sa plus grande extension, en même temps que sa formulation la plus précise : on pourrait alors dire que notre époque est en quête d’une grande philosophie du signe. Tel est en tout cas le diagnostic dont Gilles-Gaston Granger a l’intuition, et qui pourrait servir de clé à la lecture de son oeuvre : « Le thème du langage demeure donc l’un des centres de la philosophie actuelle. Mais (…) les perspectives prises sur les problèmes, les manières de les poser, les types de solutions attendues sont si variés que l’on ne saurait parler aujourd’hui d’une philosophie du langage (…) Si l’on voulait découvrir l’origine de cette diversité (…) plutôt alors que de philosophie du langage, il faudrait parler sans doute de différents essais d’une philosophie, plus fondamentale et plus ample, des systèmes symboliques en général » (Granger 2004 : 64). On ne saurait mieux dire que la Kampfplatz métaphysique est aujourd’hui de nature sémiotique.

Granger est surtout connu comme épistémologue comparatiste, et encore plus comme spécialiste des mathématiques. A tort. Car on doit globalement considérer son oeuvre comme étant non pas d’abord une épistémologie, ni même une philosophie des sciences, mais une véritable philosophie de la raison [1], au sens le plus large du terme, et dans la grande tradition rationaliste française des Brunschvicg, Bachelard, Cavaillès, Vuillemin. Dans une veine néo-positiviste et plutôt anti-aristotélicienne [2], Granger cherche à unifier la raison autour de son activité [3] théorique (il n’y a pas vraiment de rationalité pratique, du moins au sens traditionnel du terme). Et c’est parce que la rationalité théorique coïncide avec la scientificité que sa pensée s’est épanouie en une ample et ambitieuse étude comparée des différentes disciplines scientifiques (de la logique, et des mathématiques, à l’histoire [4]). Cette épistémologie comparée a notamment développé une étude très complète des sciences humaines, dont Granger a accompagné l’évolution tout au long de sa carrière (sa position est d’une remarquable continuité [5]). C’est notamment l’introducteur du « structuralisme » de type mathématique en sciences humaines, dont il signale toujours (dès le début) les limites et les échecs concernant les faits humains.

2- la Critique de la Raison Symbolique

Comme Granger reste fidèle à une inspiration kantienne, son projet épistémologique, en ce sens très contraire au programme quinien de « naturalisation » [6], peut être qualifié de transcendantal. Reste que cette approche transcendantale est très particulière, car il s’agit bien d’examiner les conditions de possibilités d’un fait (ici, le fait de la science, fait sémiotique), mais sans prétendre fonder cette possibilité dans une subjectivité passive (à la manière de Kant ou de Husserl [7]), puisqu’elle relève d’une praxis (opération active, dynamique, laborieuse). Puisque, pour Granger, la raison développe une activité sémiotique, au sens où la définition minimale de la pensée est celle d’une manipulation de signes (ou de symboles [8]), on peut considérer son oeuvre comme une critique de la raison symbolique au sens transcendantal du terme [9].

Comme chez Kant, le projet reste celui d’une enquête sur la raison, son pouvoir propre, ses limites et ses tendances à les outrepasser. Mais l’originalité de la démarche tient au caractère pratique de la connaissance, qui n’est pas contemplation paresseuse, mais construction laborieuse d’un symbolisme formel. Dès lors, l’examen des conditions de possiblilité d’une connaissance objective coïncide avec l’observation minutieuse des gestes de manipulations symboliques [10]. Si chez Kant l’illusion transcendantale par excellence consiste à prétendre saisir la « chose en soi », là où on ne peut connaître que des « phénomènes », pour Granger, elle consiste à vouloir saisir une réalité en soi, en dehors de tout symbolisme [11]. La version renouvelée de l’Esthétique transcendantale consiste, quant à elle, à délimiter l’usage légitime que peut faire la pensée scientifique de son symbolisme : « L’Esthétique transcendantale devrait donc être réinterprétée comme Sémiotique transcendantale » (1980/1994 : 35) [12]. Corrélativement, la Dialectique transcendantale prend la forme d’une dénonciation d’un certain nombre de transgressions sémiotiques, dans le passage inconsidéré d’un système symbolique à un autre, par exemple. Là où Kant, du fait du mutisme de la raison pure, se posait la question de l’homogénéité de l’objectivation scientifique à la perception naïve [13], Granger se pose le problème, renouvelé mais « symétrique » de « l’homogénéité structurale et fonctionnelle des langues naturelles et des « langues » scientifiques » [14]. C’est donc pour des raisons épistémologiques précises que la critique de la perception devient critique de l’activité sémiotique : « Si l’objet scientifique est très décidément à nos yeux en discontinuité radicale avec l’objet perçu, les langues plus ou moins formalisées de la science, encore que profondément distinctes des langues vernaculaires, n’en conservent pas moins certains traits essentiels. De sorte que la continuité entre la quasi-objectivation vécue, et l’objectivation scientifique de l’expérience -que nous récusons dans les termes kantiens- se trouverait paradoxalement restaurée sur une base nouvelle dans la perspective de la construction des systèmes d’expression, considérée comme constitutive et de l’une et de l’autre » (1968 : 113). Du coup, on comprend que toute l’épistémologie de Granger, et même sa philosophie de la raison, soit structurée par ce projet d’une comparaison des symbolismes formels et naturels.

Avant d’aborder le résultat lui-même de la comparaison, il faut immédiatement préciser qu’un examen trop rapide des prises de position de Granger pourrait donner une impression de grande variété. En fait, les indéniables modifications de sa pensée sur ce point correspondent à un approfondissement considérable, et nullement à de fâcheuses palinodies. Quant au résultat lui-même de la comparaison des symbolismes respectifs, il est d’emblée mitigé : « la réponse cette fois est plus nuancée qu’elle ne devrait être pour le problème kantien » (ibid : 113). Cette réflexion nous met donc immédiatement sur la voie d’une recherche autant d’une proximité que d’un écart : il s’agit d’analyser « les caractères communs et les caractères différentiels des deux espèces de langue » (ibid : 113). Proximité car y a un élément formel dans la langue naturelle ; écart, comme l’atteste l’œuvre de Wittgenstein, interprétée dans son ensemble comme un effort de démarcation du symbolisme logique d’avec celui des langues naturelles.

Pour être encore plus précis, si le nombre des critères d’écart s’est accru, et si les définitions données par Granger sont de plus en plus fines, l’écart lui-même entre langue naturelle et systèmes formels n’a jamais été remis en question. Tout au plus peut-on dire que Granger a, un temps, pensé que le développement de la pensée formelle pourrait réduire cet écart [15], sans jamais cependant nourrir d’illusion quant à la capacité de la science moderne de le faire complètement disparaître [16]. A tel point qu’on peut bien dire que cet écart entre symbolismes formel et naturel constitue la grande constante son oeuvre. Mais puisque mon propos n’est pas de rendre compte de la cohérence de ce parcours en historien de la philosophie, je m’en tiendrai, sauf exception, aux exposés les plus récents, en faisant l’hypothèse qu’il s’agit aussi des plus aboutis sur la question.

3- Esthétique transcendantale : l’objectivité sémiotique

3.1- du signe au symbolisme

Avant même d’entrer dans les détails de l’étude comparée, force est de commencer par quelques précisions terminologiques et conceptuelles. La conception grangérienne du signe est globalement d’inspiration peircienne [17], et comporte trois dimensions essentielles. D’abord, le signe est caractérisé par sa fonction de renvoi, ou de représentation : « non pas seulement au sens trop étroit de figuration, mais en ce sens que le signe « tient lieu de », et rend possible des manipulations et des opérations effectuées en pensée qui seraient impraticables, le plus souvent, sur l’objet de son renvoi » (Granger 1996/2003 : 296). De plus, et selon une inspiration plus sausurrienne cette fois, le signe a une valeur différentielle , il « découpe » : « de tels signes n’ont de valeur que par la position qu’ils occupent dans ce qu’on pourrait appeler un espace d’information, un canevas de repérage, qui, plus ou moins clairement, introduit la discontinuité dans l’univers auquel il renvoie » (ibid). Enfin, le signe ne fonctionne que comme élément d’un système.

Qu’est-ce, ensuite, qu’un « système symbolique » ? Granger désigne par là « un ensemble de signes effectivement donnés ou effectivement constructibles » (1971/2003 : 107), en insistant sur la clôture [18] de l’ensemble des signes du systèmes (par opposition à une énumération, simple collection de signes). Ce concept minimal joue ainsi le rôle plus petit dénominateur sémiotique commun. Mais on aurait tort de croire que la limite entre le symbolique et le présymbolique soit simplement marquée par des critères d’identification et d’opposition d’un signe aux autres signes du systèmes, puisqu’aussi bien ce trait apparaît déjà « dans la pensée perceptive, pré- ou protosymbolique [19] », sans qu’on ait pour autant un élément pourvu de sens [20], c’est-à-dire renvoi à un objet [21]. On peut donc dire que « le critère de clôture suppose » l’organisation en signifiants, mais « ne s’applique que lorsque les signifiants se trouvent déjà organisés selon le critère sémantique de l’objet du renvoi » [22].

3.2- les systèmes symboliques

Le comparatisme exigeant aussi bien de dégager les points communs que de souligner les différences, la tâche épistémologique consiste autant à exhumer ce seuil commun du symbolisme qu’à discriminer les systèmes symboliques particuliers et leurs propriétés, et surtout à situer les systèmes formels par rapport aux langues naturelles. De fait, la première particularité de l’univers sémiotique, c’est sa diversité -il est bon de partir de ce fait trivial qu’il existe plusieurs systèmes de signes. Par ailleurs, cette diversité se retrouve aussi au sein même de la relation de signification : se posant « le problème sémantique le plus général », « celui du rapport d’un monde à un système symbolique » (1990b/2003 : 193), Granger insiste sur la multiplicité du rapport des symbolismes à ce qu’ils visent : « le mot « signifier » ne saurait être univoque » (1990b/2003 : 204) [23].

Tout signe, on l’a dit, est défini par sa fonction de renvoi, ou de représentation. Or on peut distinguer deux voies de représentation symboliques profondément divergentes. La première est orientée vers la communication d’un contenu (une expérience actuelle, conservant les caractères du vécu concret auquel le signe fait référence) ; la seconde vers la création de forme, qui correspond à la formulation du générique et du virtuel (par opposition au concret). Alors que la « communication » insiste sur le rapport d’un émetteur à un récepteur de message, l’« expression » / la « symbolisation » désigne « la création en symboles d’un objet de pensée ». Ces deux fonctions sont irréductibles l’une à l’autre, mais elles sont aussi inséparables [24] (au sens strict -il existe un sens faible).

Au sens faible, on peut cependant considérer ces fonctions de façon séparée, du moins relativement. Il existe en effet des systèmes de signes qui ne remplissent que la fonction de communication, sans expression symbolique, ou du moins où celle-ci joue un rôle secondaire : ce sont par exemple la communication animale, ou celles de certaines formes de communication affective. Il y a aussi, réciproquement, des systèmes dédiés à la seule expression, et où la communication est inexistante, ou à tout le moins secondaire [25] (les systèmes formels). Dans chacun des cas, c’est ce caractère secondaire de la fonction adverse qui permet à la fois de la considérer comme présente et négligeable : il n’y a donc pas de contradiction dans les déclarations de Granger sur ce point, ainsi qu’une analyse superficielle pourrait le faire croire. L’important tient au fait que les systèmes des langues ordinaires, quant à eux, possèdent les deux fonctions. C’est ce qui fait leur intérêt et leur richesse (cf infra).

3.3- la polarité sémiotique fondamentale

L’enquête épistémologique de Granger poursuit surtout un but topique, consistant à construire une échelle graduée du sémiotique, ou encore d’élaborer un cadre où viendront s’inscrire les différents symbolismes : « Il semble que tout système symbolique puisse être situé par rapport aux deux pôles typiques que constituent les langues naturelles et les systèmes formels » [26]. Quelles sont, dès lors, les caractéristiques de l’un et l’autre type de systèmes ?

Par rapport aux langues naturelles, un système formel se caractérise par trois traits essentiels [27] :

les aspects pertinents des signes qui le composent y sont délimités sans équivoques (par exemple, la manière dont les chiffres sont écrits ne joue aucun rôle quant à leur sens en tant que signes de nombres). De cette stricte détermination, il résulte que la distinction entre diverses occurrences du même signe ne peut dépendre que de sa position dans le syntagme (et jamais de quelque singularité intrinsèque), et il suit que « sont neutralisés pour ces signes tous les éléments pragmatiques que leur usage effectif peut faire apparaître comme étant attachés à des aspects non pertinents de la matière de ces signes ».
les signes du système formel sont construits à partir d’un ensemble fermé de signes élémentaires (ceux-ci sont donnés dans une liste close).
la construction de signes complexes est subordonnée à des contraintes sur la concaténation des composants, lesquelles sont complètement explicitées dans le système (la thèse de Church-Türing sur la « calculabilité » exprime cette caractéristique)

A l’autre extrémité du champ sémiotique, on trouve les langues naturelles, fondamentalement régies par deux principes majeurs :

une langue naturelle comporte toujours une superposition d’articulations, c’est-à-dire d’organisation de ses signifiants en systèmes symboliques plus simples, distincts, quoique éventuellement interférents. L’une de ces articulations est, au moins approximativement, un système formel (articulation phonologique, graphique pour les versions alphabétiques [28]).
une langue naturelle utilise des ressources pragmatiques qui en font un moyen de communication complet. Ces ressources sont essentiellement des symboles d’« ancrage » (sorte d’arrimage de la langue à l’expérience, marqué par la présence, dans un énoncé, du sujet de l’énonciation) et des symboles à valeur illocutoire, c’est-à-dire ce qui, dans la langue, permet de donner à un énoncé des fonctions spécifiées de communication, ou de préciser les conditions de leur exercice (marques de modalisation, de performativité).

3.4- la richesse du symbolisme des langues naturelles

Les langues naturelles sont des systèmes où les deux fonctions de communication et de symbolisation viennent se croiser avec une importance égale. C’est la raison pour laquelle ces systèmes sont moins élaborés mais plus riches que les systèmes formels. L’élaboration moindre doit se comprendre comme un degré d’abstraction et de médiatisation inférieur (1990b/2003 : 193) [29]. Ainsi, un langage naturel dispose de nombreuses capacités déictiques, que ne possèdent pas les systèmes formels, mais la définition, peu précise, n’y joue qu’un rôle classificatoire (du type : « le lion est un mammifère carnassier »). Au contraire, « le symbolisme formel du mathématicien ne comporte aucun signe déictique permettant de désigner tel objet situé hic et nunc par rapport à l’énonciation » (1990b/2003 : 202) [30], mais la définition est très précise dans les systèmes formels, et joue ainsi pleinement son rôle (rendre les objets manipulables [31]). Un tel degré d’acribie, conquis de haute lutte, n’a d’ailleurs pu s’effectuer qu’« à travers les différentes étapes marquant un détachement progressif de la langue naturelle » (1996/2003 : 315).

Reste que les langues naturelles sont plus riches, du fait de leur capacité à emprunter à l’expérience actuelle et concrète et à en communiquer les fragments. Cette richesse, en tant que moyen de communication, explique qu’elles puissent fonctionner comme « méta-langues universelles », comme l’avait vu Tarski [32], au sens où elles servent souvent d’auxiliaire : « Que si le physicien ou le biologiste veulent décrire historiquement une expérience personnelle, ils ont alors recours au langage ordinaire qui leur sert éventuellement d’auxiliaire, comme il sert assez souvent au mathématicien pour commenter la sèche et rigoureuse exposition formelle des faits mathématiques » (1990b/2003 : 202).

Les langues naturelles sont donc plus riches que les systèmes formels. Or ces derniers sont régis par des règles logiques ; le logique se voyant en quelque sorte conféré le rôle de canon de la sémiotique formelle. Au niveau du logique, la pensée ne porte pas sur des objets, mais seulement sur ses propres opérations, contraintes par le principe de non-contradiction (1979 : 53 sq ; 1987/1994 : 61). Or cette description purement formelle étant « virtuellement interprétable comme métalangue », théorie d’un discours (1979 : 52 sq, 63-4, 66), le logique « constitue une borne supérieure par rapport au langage : il décrit les jeux analytiques et inférentiels qui sont à la base des expressions linguistiques et que la grammaire laisse échapper » (Moreno1995/2003 : 250). On est dès lors en mesure de comprendre pourquoi la langue naturelle peut être « théorisée » d’un point de vue logique, quoique toujours de façon incomplète (tel pourrait être le sens du parcours philosophique de Wittgenstein) : « Un système symbolique au sens le plus complet, comme la langue ordinaire, ne se réduit pas à un système formel, essentiellement gouverné par des conditions logiques, bien qu’il puisse être décrit comme tel à un certain niveau » (Granger 1989/1994 : 87-8). Reste encore à mesurer l’écart entre ces deux modes de pensée. En fait, le logique est l’aboutissement d’un parcours, et présuppose le langage, qu’il perfectionne et enrichit : l’expression linguistique « précède les régulations logiques proprement dites, qui constituent un enrichissement et un perfectionnement du cadre des symbolismes dont elles systématisent et renforcent les pouvoirs de communication et de construction d’objets, pouvoirs que possédait déjà, de façon moins réglée, ce cadre primitif » (1979 : 189). Etant déjà théorie d’un discours, le logique suppose nécessairement lui-même des conditions et des règles plus élémentaires de la pensée symbolique : « (…) la structuration logique joue son rôle à un niveau déjà élaboré de la pensée symbolique, comme détermination de formes d’objets en général et détermination de formes d’inférences. Elle suppose donc déjà satisfaites des conditions premières » (1989/1994 : 87).

Bref, le logique n’est que la forme la plus élaborée et épurée de la fonction symbolique non communicante (ou communicante de façon seulement secondaire). Mais par rapport aux systèmes formels, les langues naturelles, qui combinent à la fois la fonction de symbolisation et la fonction de communication, sont régies non seulement par des conditions logiques (du moins, elles peuvent l’être), mais aussi par des conditions non-logiques. Plus exactement, Granger n’oppose pas les conditions de la fonction de symbolisation à celles de la seule communication, pour montrer ensuite que les deux types de conditions contraignent les langues naturelles, expliquant ainsi leur richesse. Car une telle démarche -si d’ailleurs elle était possible- ne ferait que juxtaposer des conditions sans les hiérarchiser. Aussi préfère-t-il prendre la communication symbolique comme un tout, et montrer que les conditions qui la régissent sont plus fondamentales que les conditions logiques, dès lors que la symbolisation formelle est dérivée, issue, par abstraction, de la communication symbolique. De fait, si les systèmes formels ne peuvent qu’apparaître comme des organisations incomplètes au regard des langues naturelles, c’est qu’ils ne remplissent pas certaines des « conditions protologiques » constitutives d’une langue ordinaire. Qu’est-ce que Granger entend par là ?

3.5- les conditions protologiques du symbolisme naturel

On l’a dit, il s’agit de conditions de la communication symbolique, plus fondamentale que la simple symbolisation. Les langues sont en effet des systèmes symboliques « par excellence » (1971/2003 : 114) : « Parmi tous les systèmes symboliques connus, les langues sont apparemment les plus riches, et adaptées comme telles à l’expression directe du vécu et de la pratique quotidienne ; adaptées aussi à l’usage esthétique, créateur d’objets symboliques » (ibid : 122). Ce sont des conditions générales concernant les formes symboliques les plus simples et immédiates, alors que les conditions logiques concernent aussi des formes symboliques, certes, mais déjà largement médiatisées et élaborées. Même si, au sens strict, il faut distinguer soigneusement, on l’a vu, les conditions de la communication symbolique et celle de la symbolisaton, on peut établir entre les deux un rapport de hiérarchie, et soutenir que les conditions protologiques sont les plus générales et primitives possibles, et que les conditions logiques n’en constituent qu’un cas particulier, rendu possible par les premières. Ces conditions « proto-logiques », conditions du symbolique, Granger les nomme des fonctions parce qu’elles ne correspondent pas à des classes de symboles, mais désignent les opérations génériques de la symbolisation.

On peut considérer, suivant la suggestion convaincante de Moreno (1995 : 255-6), que ces conditions sont organisées en conditions préalables et spécifiques [33]. Commençons par l’examen des conditions préalables. La fonction d’énoncé complet désigne l’acte même de poser un énoncé (par opposition au fait de ne rien poser), fonction primitive, antérieure même à ses spécifications comme formes de prédication ou formes d’assertion. La fonction de pluralité d’articulation souligne, à la suite d’André Martinet, l’organisation stratifiée des signifiants, avec un niveau de fractionnement ultime, d’organisation élémentaire, des signes [34] ; cette articulation, qui suppose le caractère discret du signe linguistique, « rend possible la création réglée mais non bornée des signes du niveau supérieur » (ibid) [35]. Les fonctions d’énoncé complet et de pluralité d’articulations concernent le symbolisme linguistique encore indissocié, non soumis aux critères régionaux du sémantique, du syntaxique ou du pragmatique [36].

Les fonctions d’ancrage, de nom propre, et de thème-rhème correspondent à des conditions plus spéficiques. Soit qu’elles concernent les rapports syntactico-sémantique, comme l’opposition thème-rhème (l’opposition entre ce que l’on dit et ce dont on le dit, corrélation antérieure même à la prédication (définie comme corrélation d’un sujet et d’un prédicat)). Soit qu’elles concernent plutôt l’aspect pragmatique : la fonction d’ancrage désignant l’arrimage de l’énoncé à la situation d’énonciation, le signalement, dans le symbolisme même, de son attachement au monde et à l’expérience du locuteur (les symboles d’ancrage sont des « indicateurs de subjectivité » qui dérivent directement du statut pragmatique du mot je) ; et celle de nom propre renvoyant à une « interpellation virtuelle » [37].

Par ailleurs, seul le protologique est primitif et principiel, parce que purement formel. Au contraire, lorsqu’une grammaire décrit l’organisation d’un système symbolique, elle considère toujours déjà certains aspects substantiels de l’énoncé ou du contenu (tout au moins de la forme de celui-ci). De sorte qu’on peut bien dire que le proto-logique, loin de coïncider avec le proto-grammatical, est plus fondamental que lui, et a fortiori proto-grammatical [38]. En fait, chaque grammaire applique ces conditions d’une manière ou d’une autre, de sorte que toute grammaire occupe nécessairement un ordre de généralité moindre que ces conditions. En ce sens strict, il n’y a donc pas de grammaire « universelle », même s’il peut exister des grammaires plus ou moins abstraites (pour des familles de langue, par exemple), comme Chomsky a pu le montrer [39].

La tentation serait grande de régresser en quelque sorte de ces conditions protologiques à leurs propres conditions, qu’on pourrait alors imaginer corporelles ou biologiques. Mais outre que l’état actuel de la psychologie du langage et de la physiologie cérébrale ne permettent pas donner une réponse précise, Granger signale à bon droit le paralogisme consistant à réduire une relation symbolique (ternaire, définie par sa fonction de « renvoi ») à une relation causale (binaire) [40] : « Quel que soit le progrès des neurosciences, il me semble que leurs réponses laisseront toujours, en deçà, la question philosophique de la possibilité a priori du symbolisme » (1989/2003 : 89). Adressant à la « naturalisation » du symbolique une fin de non-recevoir, Granger cherche au contraire à donner à celui-ci une autonomie relative : le « problème général » qu’il se pose est « celui d’une délimitation des frontières du comportement symbolique (par exemple, par opposition à un comportement réflexe) » (ibid : 89) [41]. De fait, les conditions de possibilité du symbolisme en général [42] sont des conditions suffisantes, alors que les données neurophysiologique, simples matériaux empiriques, ne sont que des conditions nécessaires, dont l’identification est loin de pouvoir prétendre épuiser le problème du symbolique.

On comprend dès lors que l’exhumation de ces universaux du langage fasse l’objet d’une enquête proprement philosophique, et non empirique. En effet, la critique de la raison sémiotique met la philosophie dans une position intermédiaire entre langage et science, et la réflexion philosophique, sans se confondre avec l’une ou l’autre, cherche précisément à penser leur rapport [43], en tenant lieu de ce fait, par le recensement des conditions protologiques, de grammaire universelle [44]. C’est donc à elle, métadiscipline sans « objet » scientifique, ni science ni langage ordinaire, de réfléchir comparativement sur le symbolique, d’en dégager transcendantalement les conditions de possibilité, et de dessiner les limites de son fonctionnement, qu’il s’agisse du symbolisme d’un système formel, ou de celui d’une langue naturelle. Pas de philosophie sans linguistique, donc, mais pas de réduction non plus de l’une à l’autre [45]. Le partage des tâches est esquissé par Granger comme suit : « la relation de la philosophie du symbolisme aux théories empiriques, comme la linguistique ou certaines parties de l’esthétique, consisterait alors en ceci que toute proposition d’une condition proto-logique de symbolisation devrait être appuyée par l’exhibition de plusieurs réalisations grammaticales significativement distinctes. Corrélativement, les règles établies par la grammaire descriptive d’une langue devraient pouvoir être rattachées à un réquisit proto-logique »(1989/1994 : 96).

Cette investigation protologique est « transcendantale » parce que les conditions proto-logiques de symbolisation à la fois sont constitutives d’une possibilité de penser la fonction, et signifient une condition de possibilité de la fonction elle-même (1989/1994 : 89). Notons d’ailleurs que, dans cette démarche, « transcendantal » ne désigne pas « une détermination rigide et complète, mais plutôt un ensemble de conditions qui constituent le point de départ d’une pensée minimale de la symbolisation linguistique » (ibid : 89-90). D’où le caractère rhapsodique et non systématique, donc plus aristotélicien que kantien, de la liste des transcendantaux (pluralité d’articulation, fonction d’énoncé complet, ancrage, nom propre, thème-rhème). De fait, si la liste est ouverte, c’est que Granger ne cherche pas à constituer un « système de la sémiotique pure », mais à dégager « quelques conditions de fonctionnement d’une langue ordinaire » (ibid : 89). Et c’est parce que les formes de systèmes symboliques sont des concepts philosophiques, qu’il est impossible d’établir un système clos.

S’il est impossible de régresser du protologique au biologique, la philosophie transcendantale peut cependant tenter une remontée ultime vers une condition fondamentale du symbolisme : la dualité opération/objet, définie comme catégorie primitive de la pensée cherchant à connaître un objet, relation de réciprocité, de correspondance mutuelle entre deux registres d’entités de pensée, au sens le plus général du terme. Définir cette notion de « dualité » est un exercice particulièrement difficile et complexe. Aussi me contenterai-je ici de signaler qu’elle constitue le coeur de la philosophie de Granger, et la condition de possibilité même du symbolisme : « Par l’exercice du principe de dualité, la saisie perceptive d’un phénomène se dédouble en acte de position d’objet et en un système d’opérations implicitement, et peut-être virtuellement, établi, dont l’objet est à la fois le support -en tant qu’indéterminé- et le produit -en tant que détermination d’une expérience. C’est ce dédoublement dual d’un moment objectal et d’un moment opératoire qui permet de donner à un fragment d’expérience le statut de signifiant. La corrélation à l’opératoire découpe dans le phénomène des éléments invariants, pertinents, et le renvoi au jeu réglé de l’opératoire est alors disponible pour l’assignation d’un sens » (Granger 1987/1994 : 57-8). Autrement dit : « (…) le trait caractéristique est la détermination de deux entités avec renversement des points de vue (…) Or, l’efficacité de toute pensée qui se déploie dans un système symbolique et vise à décrire un « monde » nous paraît reposer sur une telle dualité entre un système d’objets et un système d’opérations, qui se déterminent l’un l’autre. Dualité qui, plus ou moins parfaite, est du reste condition de possibilité même de toute pensée symbolique, dans la mesure où les symboles doivent cesser d’être adhérents aux impressions qui leur servent de support, et se prêter aux constructions d’une combinatoire » (1996/2003 : 302) [46]. Le dédoublement que rend possible la dualité, et qui rend possible le symbolisme, doit être pensé comme opposition d’une forme à un contenu [47] : « cette institution d’une opposition de forme à contenu est toujours, et à tous les degrés d’élaboration, le premier moment décisif de l’objectivation d’une expérience, de sa transposition dans un système symbolique » (1987/1994 : 59-60).

4- Dialectique transcendantale : la transgression sémiotique

Observateur toujours attentif des écarts et différences entre langues naturelles et systèmes formels, Granger est un critique averti des tentations mathématiques de la linguistique, forme proprement moderne de la dialectique transcendantale : la confusion entre la langue naturelle et un système formel est ainsi qualifiée explicitement de « nouveau paralogisme transcendantal » (1968 : 163). Emportée par son élan, la raison transgresse les limites de pertinence objective d’un système sémiotique en appliquant de façon « dogmatique » ses propriétés à un autre symbolisme. C’est donc tout naturellement qu’elle commet une double erreur.

La première réside dans sa tendance à considérer la langue naturelle d’un point de vue formel. Point n’est besoin ici de revenir sur les détails de ce paralogisme « formaliste », déjà longuement analysé plus haut, et dont je ne rappellerai ici que la conclusion clairement anti-réductionniste : « Un système symbolique au sens le plus complet, comme la langue ordinaire, ne se réduit pas à un système formel, essentiellement gouverné par des conditions logiques, bien qu’il puisse être décrit comme tel à un certain niveau » (1989/1994 : 87-88). Bref, l’analyse formelle du symbolisme naturel laisse un résidu, celui qu’une analyse esthétique tentera de saisir à un autre niveau : c’est le rôle de la célèbre approche stylistique que de tenter de saisir ce reste dans un ensemble de règles définies a posteriori (« ex post », aime à dire Granger).

La seconde erreur est symétrique de la première, et consiste à donner à tous les symbolismes les propriétés spécifiques du symbolisme naturel : « On voudrait pour finir dénoncer une illusion qu’il est du ressort du philosophe de mettre en lumière. Illusion qui a surtout pris de l’essor dans les années 60. Elle consiste à postuler que tous les sytèmes symboliques ont la même structure qu’une langue naturelle. Comme tout fait humain comporte un aspect symbolique essentiel, il en résulterait une sorte d’alignement des sciences humaines sur la linguistique, et une reconstruction abusive des objets de la sociologie, de la psychologie, voire de l’économie sur le modèle de l’objet linguistique. L’idée partait d’une conception juste de la spécificité du fait humain, en tant que fondamentalement symbolique ; elle devenait stérilisante et dogmatique en réduisant au langage naturel les formes multiples de la symbolisation » (Granger 1991 : 246). Granger dénonce notamment ce glissement dans le Système de la mode de Barthes où le système des vêtements est étudié comme fragment d’un copus linguistique (Granger 1971/2003 : 109). C’est pour combattre une telle tendance qu’il utilise souvent les guillemets pour parler du « langage » mathématique (Granger 1996/2003 : 314).

Que chaque erreur ait son importance, que l’une ne soit pas moins nocive que l’autre, de multiples déclarations l’attestent, qui rapprochent ces deux faux-pas comme les deux faces d’une même négligence. Peu importe, à la limite, la direction dans laquelle s’opère la transgression sémiotique, puisqu’aussi bien, dans les deux cas, c’est une même hybris dogmatique qui gomme les différences symboliques. Ainsi : « Le développement actuel d’une linguistique mathématique contribue à faire passer pour naturelle l’assimilation d’une langue à un système formel, aussi bien que l’identification à des langues de systèmes tels que la logique ou les mathématiques. L’une et l’autre sont abusives, et propres à tromper le linguiste en lui faisant prendre métonymiquement l’un des modes de structuration de son objet pour le tout de cet objet lui-même » (1968 : 163) ; ou encore : « Systèmes symboliques « par excellence », les langues le sont en raison de leur complexité structurale et fonctionnelle, et non par le caractère fondamental et élémentaire des traits du symbolisme qu’elles illustrent. C’est pourquoi il est inexact soit de les réduire purement et simplement à des systèmes formels, soit de les prendre pour prototype de systèmes symboliques en général » (1971/2003 : 114). Ce sur quoi insiste cette dénonciation des paralogismes réciproques, c’est finalement le propre des symbolismes, leur fonctionnement singulier.

5- Conclusion : l’unité de la raison sémiotique ?

J’ai voulu ici montrer que tout l’oeuvre de Granger pouvait se lire comme une critique de la raison. Défini fondamentalement comme animal symbolique, l’homme développe de multiples systèmes de signes à l’intérieur desquels il évolue, et dont certains l’éloignent extraodinairement de l’expérience vécue. A son âge sémiotique, la critique transcendantale de la raison ne peut donc que prendre la forme d’une inspection vigilante du fonctionnement des différents symbolismes, de leurs conditions de possibilité, de leurs limites respectives et, comme chez Kant, de la tentation rémanente d’une transgression de ces limites.

Je voudrais à présent avancer une hypothèse personnelle du parcours de Granger, qui pourra paraître anecdotique, mais qui a cependant son importance, puisqu’aussi bien elle engage l’ensemble de mon interprétation de son oeuvre. J’ai dit (supra p. 6) que son projet épistémologique le mettait immédiatement sur la voie d’une recherche autant d’une proximité que d’un écart ; qu’il s’agissait d’analyser « les caractères communs et les caractères différentiels des deux espèces de langue ». Il est à noter que, immédiatement après cette dernièrecitation(1968 : 113), Granger précisequ’il refuse de consacrer son Essai d’une philosophie du style à cette analyse des points communs et des différences des symbolismes scientifiques et naturels, la renvoyant à un autre travail. Or c’est précisément cette difficulté qui fait l’objet d’un l’article écrit en 1969 et au titre éloquent : « Langue et systèmes formels » (Granger 1971). J’irai plus loin : Granger semble progressivement prendre conscience de la centralité du comparatisme symbolique dans son oeuvre. J’ai mentionné à l’instant certaines remarques de 1960 et 1968, et l’identification de la difficulté comme centrale dans l’article de 1969, contemporain de nombreux travaux consacrés à Wittgenstein [48]. Mais n’oublions pas non plus que ce problème constitue le coeur de l’ouvrage Langages et épistémologie, qui date de 1979, et que c’est ce livre, tout entier habité par le comparatisme, qui lance dans sa conclusion le programme de recherche sur les universaux du langage naturel, dont les résultats sont très récents, puisqu’ils datent, dans leur forme achevée, des années 90 (cf Granger 1994, 2003, 2004a). Par ailleurs, l’article-clé écrit en 1969, « Langage et systèmes formels », qui constituait déjà le pivôt du livre de 1979, est aussi celui qui donne son unité au recueil de 2003, qu’on doit considérer comme le dernier livre de Granger [49]. Je verrai volontiers dans cette évolution, dont de nombreux autres articles témoignent [50], une confirmation de mon interprétation, selon laquelle toute l’oeuvre de Granger peut se lire comme une critique de la raison sémiotique, fondée sur cette comparaison des symbolismes naturels et formels.

La condition pour qu’on puisse parler d’une unité de la raison symbolique serait que la critique grangérienne de la raison fût exhaustive. Or on remarquera, d’une part, que, dans cet examen des spécificités propres à chaque symbolisme, Granger n’insiste pas, ou peu, sur les systèmes sémiotiques artistiques. Ce n’est pas seulement par inclination personnelle, goût de la philosophie des sciences, mais aussi, plus structurellement, du fait de la limitation donnée d’emblée à la dualité, qui ne vaut que pour les objets au sens strict (scientifique), mais pas pour les thèmes « d’une vie affective ou d’une visée d’action » (1994 : 55). Reste que, à l’âge symbolique de la raison, les symbolismes artistiques appelleraient légitimement une enquête propre, venant compléter les analyses de Granger. A bien des égards, et quelles que soient les réserves qu’on puisse avoir quant à leurs propositions, il me semble que c’est ce qu’ont tenté respectivement Deleuze pour le cinéma (Deleuze 1983-5) et Bernard Sève pour la musique (Sève 2002) ; mais on pourrait encore étendre l’investigation à la danse…

D’autre part, dans la critique de la raison, et puisque, on l’a vu, le parallèle kantien s’impose, qu’advient-il de la raison pratique ? Je ne peux qu’esquisser ici certaines remarques sur un aspect particulièrment énigmatique de la philosophie de Granger, et qui demanderait une étude à part, et des développements plus approfondis. J’ai dit brièvement dans ma présentation de l’auteur que Granger cherchait à unifier la raison autour de son pôle théorique, et qu’il n’y avait pas vraiment de rationalité pratique, au sens traditionnel donné à ce terme (l’opposition de la connaissance à l’action, du raisonnable au rationnel, du sublunaire au lunaire, du probable au certain). De fait, Granger cherche même explicitement à remplacer la dimension pratique de la raison par le projet tout « théorique » d’une science de l’homme [51]. On pourrait qualifier assez banalement cette position d’une raison une et tout entière théorique de néo-positiviste, mais l’originalité de Granger tient à ceci que la réunification de la raison théorique et de la raison pratique est réalisée au terme d’une transformation profondément pratique de la raison théorique. En effet, la connaissance est pour lui essentiellement praxis (travail). Mon hypothèse, que je ne peux pas étayer ici, est donc que si la raison pratique, comme sphère spécifique détachée de la raison théorique, est l’impensé de la philosophie de Granger, c’est parce que, souterrainement, elle investit complètement cette raison théorique : la connaissance étant pratique de part en part [52]. C’est cette profonde transformation de la raison qui permet de comprendre véritablement l’épistémologie grangérienne des sciences humaines (combinaison d’une forme et d’un style), la demi-rationalité concédée à l’analyse esthétique (le style est une régulation ex post de ce qui échappe aux règles formelles), et l’incroyable étendue du domaine de l’irrationnel (l’idéologie, le mythe, la fausse science, la technique encore mal distinguée du savoir qu’elle applique, etc. -tous symptômes que présentent notamment la psychanalyse et le marxisme [53]).

Reste à dire un mot de la place centrale donnée au langage dans cette critique de la raison, puisque Granger reconnaît en effet un certain privilège au symbolisme naturel : « Il y a une pluralité de types de symbolisation, et la philosophie -en particulier la philosophie des sciences- doit justement tenter de les reconnaître, de les décrire et de les mettre en forme, en ce qu’ils ont de commun, certes, mais aussi dans leur singularité. Toutefois il est bien vrai -et c’est là sans doute l’origine radicale de telles erreurs- que les langues naturelles constituent des systèmes symboliques absolument privilégiés, « métalangages universels » en ce que seuls ils permettent de décrire toute autre espèce de symbolisme. Leur richesse est la contre-partie de l’indétermination et de l’irrégularité de leurs usages qui les opposent aux systèmes formels » (Granger 1991 : 246). Le centre de gravité de la raison symbolique est donc linguistique. Il n’est pas douteux que ce soit là un trait qui explique la conception finalement herméneutique que Granger se fait de la philosophie [54]. Ce qui m’intéresse dans ce primat langage par rapport aux autres symbolismes, c’est qu’on peut la rapprocher d’un texte célèbre de Benveniste, à la tonalité étonnamment similaire (Benveniste, 1974). Le grand linguiste y parle du langage comme « interprétant de référence » de tous les sytèmes de signes. On pourrait à sa suite développer une sorte de logocentrisme relatif, dans l’idée que le langage peut toujours exprimer les autres symbolismes (c’est le logocentrisme), fût-ce au prix de quelques déperditions, parfois importantes (c’est le sens « relatif » de ce logocentrisme). A la suite de Benveniste et de Granger notamment, le symbolisme lingustique pourrait ainsi être caractérisé par une activité de fondamentale de reprise, voire de reformulation des autres symbolismes, puisqu’aussi bien sa particularité réside dans sa faculté « méta », cette capacité qui est la sienne de se replier sur lui-même pour se resaisir ou saisir un autre symbolisme, extérieur à lui [55]. Voilà qui permettrait de rattacher la raison sémiotique moderne à celle du vieil Aristote : si l’homme est un animal symbolique au sens le plus large du terme, c’est en effet fondamentalement parce que, avant d’être un animal « politique » ou « raisonnable », l’homme est un animal linguistique, doué de logos.

Bibliographie

BENVENISTE Emile, 1974, « Sémiologie de la langue », article écrit en 1969 et repris dans les Problèmes de linguistique générale 2, Paris, Gallimard.

DELEUZE Gilles, 1983-5, Cinéma (deux tomes), Paris, Minuit.

GRANGER Gilles-Gaston

— 1951-2, « Le symbole et la connaissance du réel », Kriterion. Revista da facultade de filosofia da universidade de Minas Gerais (Brésil), n° 15, 16, 17-18 et 19-20, 1951-52 ; ce « feuilleton » philosophique a été repris in extenso dans la compilation de Pierre Thibaud (Thibaud (2005) : 53-136). L’essentiel est reformulé in Granger 1960.

— 1955, La raison, Paris (« Que sais-je ? »), PUF.

— 1960 : Pensée formelle et sciences de l’homme, Paris, Aubier

— 1968 : Essai d’une philosophie du style, Paris, Armand Colin

— 1971 : « Langue et systèmes formels », repris in Granger 2003, chap. 9.

— 1976 : La théorie aristotélicienne de la science, Paris, Aubier

— 1978 : « Le concept de régulation en linguistique », repris in Granger 2003, chap. 11.

— 1979 : Langages et épistémologie, Paris, Klinscksieck

— 1980 : « La notion de contenu formel », repris in Granger 1994, chap. 2.

— 1982 : « A quoi servent les noms propres ? », Langages (66), juin 1982, Larousse ; article (écrit en 1980) repris in Granger 2003, chap. 10.

— 1984 : « Langage et individuation », in Synthèse 59, D. Reidel Publishing Company, p. 109-114.

— 1987 : « Contenus formels et dualité », repris in Granger 1994, chap. 3

— 1988 : Pour la connaissance philosophique, Paris, Odile Jacob

— 1989 : « Les conditions protologiques des langues naturelles », repris in Granger 1994, chap. 5

— 1990a : Invitation à la lecture de Wittgenstein, Paris, Alinéa.

— 1990b : « Définir, décrire, montrer », repris in Granger 2003, chap.14.

— 1991 : « La philosophie est-elle une critique du langage ? », in Le langage comme défi, Cahiers de Paris VIII.

— 1994 : Forme, opération, objet, Paris, Vrin.

— 1996 : « La philosophie du langage dans les sciences exactes », repris in Granger 2003, chap. 20.

— 2003 : Philosophie, Langage, Science, Paris, EDP Sciences.

— 2004a : « Le langage dans la philosophie d’aujourd’hui » (article écrit en 1992), Guttorm Floistad (éd.), Language, Meaning, Interpretation, Kluwer Academic Publishers, Netherlands, p. 45-71.

— 2004b : « La spécificité des actes humains », article suivi d’un entretien de Gilles-Gaston Granger avec David Desbons et Christian Ruby, in EspacesTemps Les Cahiers, « L’opération épistémologique. Réfléchir les sciences sociales », n° 84-86, juin 2004

LACOUR Philippe, 2004. « Le concept d’histoire dans la philosophie de Gilles-Gaston Granger », http://Espacestemps.net

— 2005 : « Faire sens. Essai sur la philosophie selon Gilles-Gaston Granger », in Atala, revue du lycée Chateaubriand à Rennes, à paraître.

MORENO Arley, 1995. « La philosophie et les universaux du langage », in Proust et Schwartz (éd.) 1995 : 251 sq.

PARIENTE Jean-Claude, 1982 : « Le nom propre et la prédication dans les langues naturelles », Langages (66), juin 1982, Larousse.

PASSERON Jean-Claude, 1991 : Le raisonnement sociologique. L’espace non-poppérien du raisonnement naturel, Paris, Nathan.

PROUST Joëlle et SCHWARTZ Elisabeth (ed.), 1995. La connaissance philosophique, Paris, PUF.

RICOEUR Paul, 1965. De l’interprétation. Essai sur Freud, Paris, Seuil.

SEVE Bernard, 2002. L’altération musicale, Paris, Seuil.

TIERCELIN Claudine, 1995. « Dualité, triadicité et signification en mathématiques : ou pourquoi Granger ne peut finalement pas être peircien », in Proust et Schwartz (éd.) 1995.

THIBAUD Pierre, 1989. « Nom propre et individuation chez Peirce », Dialectica, vol. 43, n°4 (1989).

— 1995 : « L’idée peircienne de logique comme théorie de l’objet », in Proust et Schwartz (éd.) 1995

— (2005) Gilles Granger. Articles. Compilation de l’intégralité des articles publiés par Gilles-Gaston Granger (quatre tomes, dont le dernier n’est pas encore achevé). Une copie est désormais consultable à la Bibliothèque de l’Ecole Normale Supérieure (Ulm).

Notes

[1] Un des premiers ouvrages publiés de Granger s’intitule précisément : La raison (Granger 1955).

[2] Le rapport que Granger entretient à Aristote (comme à Kant) est complexe. Je veux simplement souligner ici que Granger cherche à passer outre la distinction classique du rationnel et du raisonnable (le « sublunaire »).

[3] Sur la philosophie comme acte, je me permets de renvoyer à mon article (Lacour 2005).

[4] Sur la question de l’histoire, je me permets de renvoyer à mon étude : « Le concept d’histoire dans la philosophie de Gilles-Gaston Granger », consultable sur le site web : http://Espacestemps.net. A noter que Granger est curieusement resté durablement muet sur la question du vivant.

[5] Et ce, contrairement à une idée reçue, particulièrement tenace, selon laquelle Granger aurait renié avec son Essai d’une philosophie du style le structuralisme mathématique de Pensée formelle et sciences de l’homme. Ce n’est pas ici le lieu d’étudier dans le détail la conception grangérienne des sciences de l’homme et son évolution. Néanmoins, que tout au long de ses travaux Granger ait soutenu une position relativement identique, on s’en convaincra en comparant ses premiers écrits à l’entretien récent (2003) qu’il a donné à la revue EspacesTemps (cf Granger 2004b)

[6] L’origine de leur différend est sans doute à chercher du côté de leur lecture respective de l’oeuvre de Carnap, fondamentalement divergente.

[7] Sur cette impossibilité, cf le premier chapitre de Granger 1960.

[8] Sauf précision, les deux termes sont pris dans toute cette étude comme synonymes, de même que ceux de symbolique et de sémiotique.

[9] Cette préoccupation de Granger pour le symbolique est très ancienne : un de ses premiers articles, où l’auteur élabore de nombreux thèmes devant prendre une forme plus aboutie dans Pensée formelle et sciences de l’homme (1960), s’intitule de façon éloquente : « Le symbole et la connaissance du réel » (Granger 1951-2).

[10] Le caractère changeant de ces manipulations implique une certaine historicisation du transcendantal. C’est la raison pour laquelle l’épistémologie de Granger est aussi historique. Ce qui n’est pas sans poser au philosophe de redoutables difficultés.

[11] « Toute connaissance scientifique se déploie dans un univers de langage ; (…) la science requiert nécessairement comme condition transcendantale, un système linguistique » (Granger 1968 : 111) -Granger prend ici « langage » au sens large, synonyme de symbolisme en général. De même : « l’empirie, en tant qu’elle est visée par une connaissance scientifique, ne se donne que transposée dans un univers symbolique, dès son point de départ. La règle du jeu (…) est imposée par les conditions d’une élaboration symbolique ». (1987/1994 : 68). C’est cette illusion d’un rapport immédiat au réel, sans médiation symbolique, que Granger dénonce sur le cas précis de l’inviduel : « on prendra donc le plus grand soin de ne pas tomber dans l’illusion transcendantale qui nous ferait parler de l’individuation comme opération de langage traduisant une réalité extérieure au langage : l’individu-chose en soi (…) ne peut apparaître dans le discours du philosophe que comme un « idée », jamais comme un concept » (1984 : 109) -ici encore, Granger entend « langage » au sens de symbolisme. La question de l’individuel constitue traditionnellement une sorte de défi pour le rationalisme. La philosophie de Granger ne fait pas exception, mais ce n’est pas ici le lieu d’en discuter.

[12] Granger pousse même le parallélisme jusqu’à donner un équivalent symbolique de la déduction transcendantale : « comment des contenus purement formels peuvent-ils être source d’une connaissance de l’empirie ? On reconnaît ici une formulation moderne du problème de la « déduction transcendantale ». Si l’origine de ces contenus est bien exclusivement formelle -et il s’agit non des formes d’une intuition sensible mais de formes de symbolisation- comment justifier la fécondité d’une application des mathématiques au sens large à l’élaboration d’une physique, par exemple (…) La réponse qu’on pourrait développer reposerait sur le constat d’un Factum épistémologique à nos yeux essentiel ; c’est à savoir que l’empirie, en tant qu’elle est visée par une connaissance, ne se donne que transposée dans un univers symbolique dès son point de départ » (Granger 1987/1994 : 67-68).

[13] Cette homogénéité science-perception est disqualifiée par la prise en considération effective du symbolisme scientifique : « La forme de l’objet scientifique ne concerne pas directement le contenu sensible, mais un langage. On ne remarque pas assez à quel point la considération de la formulation linguistique est passée sous silence dans le kantisme. La médiation du langage (…) n’a aucune place assignable dans la perspective critique orthodoxe. Aussi bien (…) l’hiatus entre perception et science tient essentiellement à cette médiation du langage (…) la science appréhende des objets en construisant des systèmes de formes dans un langage, et non pas directement sur des données sensibles » (Granger 1960 : 12-3).

[14] Cf Granger 1968 : 113 : « On pourrait dire (…) que l’activité linguistique sous tous ses aspects se substitue dans cette épistémologie à la perception kantienne ».

[15] On notera ainsi le ton plein d’espoir de cette déclaration de 1969 : rappelant qu’un embrayeur (pronom personnel je/tu, démonstratif, signe temporel) « ne saurait en effet fonctionner comme symbole abstrait pur et simple puisque ce à quoi il renvoie -ce message- est nécessairement un vécu individuel » (1971/2003 : 122), Granger ajoute en effet : « Mais ceux-ci [les systèmes logico-mathématiques] ne sont peut-être pas les seuls, et il n’est pas interdit de rêver à une extension de la pensée formelle débordant le logico-mathématique tel qu’on l’a ici défini, et rompant par exemple l’interdit jeté sur les embrayeurs » (1971/2003 : 121-2). On ne trouve plus dans la suite de l’oeuvre du philosophe d’écho de cet espoir suscité, en 1969, par les travaux d’Arthur Prior (qui cherchait à construire des systèmes formels comprenant des embrayeurs).

[16] Dans la phrase qui suit immédiatement, Granger tempère aussitôt cet espoir « formaliste » : « En tout cas, quand la science prend pour objet la langue elle-même, qui est déjà système symbolique complexe, elle ne peut espérer en approcher la structure qu’en multipliant les points de vue, puisque l’outil dont elle use, étant système symbolique, est de même nature qu’elle, et considérablement moins puissant que ce qu’il sert à simuler » (1971/2003 : 122).

[17] Sur ce point, cf Granger 1968 : 114 sqq. Un signe est pour Peirce une chose reliée sous un certain aspect à un second signe (son ’objet’), de telle manière qu’il mette en relation une troisième chose (son (’interprétant’), avec ce même objet, et ceci de façon à mettre en relation une quatrième chose avec cet objet, et ainsi de suite ad infinitum. L’originalité de cette position est double : d’une part la liaison signifiante est triangulaire, avec la présence d’une suite d’interprétants ; d’autre part, l’objet du signe est lui-même défini comme signe. Sur la question subsidiaire de savoir si Granger peut être considéré comme peircien au sens strict, cf les articles de Pierre Thibaud 1995 (qui pense que oui) et de Claudine Tiercelin 1995 (qui pense que non), dans Proust et Schwartz (ed.) 1995.

[18] Cette clôture ne doit pas être entendue en un sens trop strict, car des innovation symboliques sont possibles, comme l’atteste l’enrichissement des langues par les néologismes, par exemple (Granger 1979 : 103).

[19] Cette apparition à ce niveau est la conséquence de l’exercice de la catégorie de dualité (Granger 1987/1994).

[20] Arley Moreno, dont je suis ici les remarques, tirées d’un article pénétrant, oppose, comme critère du symbolique, le pseudo-critère de la présence du signifiant dans le signe (qui permet d’identifier et d’opposer un signe aux autres signes du système), et le véritable critère de la présence du sens dans les signifiants (le fait que ces signifiants fixes renvoient à un objet virtuel et mobile). Cf Moreno 1995 in Proust et Schwartz (éd.) 1995 : 251.

[21] Le sens est « l’objet du renvoi du signe lorsque cet objet est virtuel et mobile par rapport à la fixité du signifiant » (Moreno, ibid). Cf Granger 1979 : 101 ; et 1987 : 57.

[22] Moreno (ibid : 251). Renvoyant à Granger (1979 : 153), l’auteur ajoute que « le passage de la fonction exclusivement sémantique aux fonctions sémantique et syntaxique du signe marque, finalement, pour Granger, le passage au symbolique. Ainsi, un élément du vécu sera admis en tant que symbole dans la mesure où il peut fonctionner sémantiquement et syntaxiquement, et non pas dans la mesure où le système présente des contraintes, quoique virtuelles, permettant de distinguer le pertinent du non-pertinent dans la matière du signe ».

[23] Granger en distingue trois : « définir », « décrire » et « montrer ».

[24] Granger 1990b/2003 : 205 : « Mais l’une est inséparable de l’autre, à laquelle elle est pourtant irréductible ».

[25] On peut néanmoins considérer que les systèmes formels communiquent certains « contenus », à condition de préciser que ces contenus ne sont pas ceux, matériels, d’une expérience vécue, mais des contenus « formels ». Granger s’efforce d’établir leur existence, et de montrer leur naissance progressive de la logique aux mathématiques. Leur existence est ce qui permet à Granger de redonner sens, par delà la critique qu’en fait Quine, à la distinction analytique-synthétique : l’analyticité, c’est le degré zéro du contenu formel (la pure coïncidence de l’opération et de l’objet dans le calcul propositionnel en logique) ; le synthétique commence avec l’apparition des objets, d’abord timidement dans le calcul des prédicats, puis franchement dans les mathématiques, que Granger considère comme la « théorie des objets quelconques ». Sur cette notion difficile, cf « Contenu formel et dualité » in Granger 1994, ou encore Granger, 1996/2003.

[26] Cf Granger 1996/2003 : 297.

[27] Je suis ici l’exposé de Granger 1996, qui est d’ailleurs identique à celui de Granger 1971.

[28] Le cas des langues idéographiques, comme le Chinois classique, est particulier, l’écriture pouvant constituer à elle seule une langue partiellement autonome.

[29] A propos des trois modalités de renvoi sémantique de symboles à un monde (montrer, décrire, définir), modalités distinctes « quoique plus ou moins étroitement enchevêtrées », Granger précise : « Je les prendrai dans un ordre allant, pour ainsi dire, du plus concret au plus abstrait, du contact le plus direct et de la moindre charge proprement symbolique au renvoi le plus médiatisé ».

[30] Et Granger ajoute : « il en est de même du langage des sciences de l’empirie, car il ne s’agit jamais alors que de faits et d’objets génériques, ou si l’on veut virtuels, dont l’actualisation relativement à l’acte de l’énonciation n’est aucunement pertinente » (ibid : 202).

[31] Cf Granger 1990b/2003 : 195 : « En mathématiques, par exemple, définir un objet consiste bien essentiellement à l’introduire explicitement dans un système opératoire, que ce soit en donnant une procédure de construction, ou que ce soit en formulant des énoncés et des règles où entre le nom de l’objet à définir. En ce dernier cas, qui est celui de l’axiomatisation, l’objet se trouve médiatement défini, en ce sens que l’on a les moyens de manipuler et combiner tous les énoncés bien construits où entre son nom (…) Par où l’on voit que l’acte de définir ne s’exprime pas nécessairement ici sous la forme prédicative, ou plutôt même que cette forme prédicative n’est alors qu’illusoire, masquant la fonction véritable de la définition sous une apparence descriptive ».

[32] Cf Granger, 1990b/2003 : 298 : « Cette richesse des langues naturelles, en tant que moyen de communication, justifie l’idée avancée par Alfred Tarski qu’elles peuvent fonctionner comme « méta-langues universelles », avec, en contrepartie, leur incapacité à formuler pour elles-mêmes une définition libre de tout paradoxe de la vérité de leurs énoncés ».

[33] Dans un article ultérieur (1996/2003), Granger ne semble pas cependant mettre l’accent sur les mêmes priorités, puisqu’il insiste sur la pluralité d’articulations et la dimension pragmatique. Je ne m’explique pas cette insistance.

[34] Cf Granger 1989/2003 : 90 : « Les renvois des signes élémentaires ne sont pas des « objets » extérieurs au système. Leur fonction est informationnelle stricto sensu. Ces signes servent à former les signes de niveau supérieur qui renvoient à de tels objets ».

[35] Et Granger précise : « L’important n’est pas qu’il y ait deux articulations ou davantage, mais c’est la distinction d’une articulation ultime et d’autres articulations : il y a du reste, dans une langue, plus de deux niveaux en général ».

[36] On peut considérer avec Moreno que la fonction « énoncé complet » est plus fonctionnelle, et celle de pluralité d’articulations plus structurale. Cf Moreno 1995 : 255-6.

[37] Granger a développé longuement ce point dans son article : « A quoi servent les noms propres ? » (Granger 1982/2003), qui partage certaines des intuitions de Jean-Claude Pariente sur la question (Pariente 1982). Cette question du nom propre a été beaucoup discutée : dans un article très éclairant Pierre Thibaud a critiqué la lecture grangérienne, qui stigmatisait une insuffisance de la théorie peircienne sur la question, en cherchant à montrer que cet universel du langage est déjà mis en valeur chez Peirce, le célèbre logicien américain fournissant « la première description véritablement éclairante des conditions sous lesquelles devient possible la désignation d’individus dans le langage » (Thibaud 1989). Plus critique envers Granger, mais convergent en fait avec celui de Thibaud, est l’article de Moreno qui ne voit pas dans le nom propre une condition spécifique du linguistique, mais « une fonction beaucoup plus générale et disséminée parmi des systèmes symboliques à communication effective autres que les langues naturelles » (Moreno 1995 : 268). Mentionnons aussi le prolongement ingénieux que Passeron donne à la méditation de Granger en donnant au concept sociologique un statut sémantique intermédiaire entre le nom commun et le nom propre (Passeron 1991 : 379).

[38] Cf Granger, 1989/2003 : 88 : « Pourquoi pas ’proto-grammaticales ?’. C’est qu’une grammaire décrit l’organisation d’un systèmes symbolique en considérant à un certain niveau des aspects de la substance de l’expression, et de la forme -sinon de la substance- du contenu, dans le langage de Hjelmslev ».

[39] Cf Granger, 1989/2003 : 88 : « Les règles chomskyennes concernent des phénomènes attachés à des réalisations substantielles propres à certaines langues, qu’elles traduisent en termes abstraits en occultant leur spécificité. Fausse généralité qui neutralise à un niveau inadéquat le concret des langues ».

[40] Pour Granger, « les propositions de Changeux dans l’Homme neuronal (« objets mentaux » comme « entrée en activité corrélée et transitoire d’une assemblée de neurones » p. 174) ne résolvent pas la question de la représentation, du ’renvoi’ » (1989/2003 : 89). Granger renvoie à l’édition Fayard (1983) du célèbre livre du neurobiologiste.

[41] « L’association causale des phénomènes dans le réflexe conditionné, qui peut mimer jusqu’à un certain point la fonction symbolique, demeure néanmoins toujours en-deçà du symbolisme. Il lui manque précisément ce que le plan opératoire permet de coordonner à la saisie statique d’un objet, à savoir la virtualité et la mobilité des signifiés. Le sens d’un symbole, qu’il soit partie d’une langue naturelle, d’un système quelconque de signes, ou d’un système formel, présente toujours, relativement à la fixité du signifiant, le caractère d’un élément inséré peu ou prou dans un système opératoire » (Granger 1987/1994 : 57-8).

[42] Le niveau « protologique » est dit concerner « ce par quoi un système symbolique est apte à produire des énoncés décrivant la forme d’un monde » (1996/2003 : 311).

[43] Cf Granger 2003 : 5 (avant-propos) : « Il s’agit des questions posées au philosophe par l’expression du savoir scientifique dans des systèmes symboliques, langue naturelle ou systèmes formels ad hoc, et par les transformations historiques de cette formulation ».

[44] « La satisfaction de tels réquisits ’proto-logiques’ se manifeste (…) au niveau des ’grammaires’. Ces réalisations grammaticales sont essentiellement multiples, et il n’y a pas lieu d’espérer établir une grammaire universelle. Ce qui peut en tenir lieu, c’est justement le recensement et l’analyse de ces réquisits, qui est une tâche philosophique » (1989/1994 : 96).

[45] Les conditions protologiques, « seront mises au jour par réflexion, sans être cependant tirées par simple recensement des formes grammaticales et par induction ; mais elles seront mises à l’épreuve dans les langues les plus diverses. Il s’agit alors autant de philosophie du langage que de linguistique descriptive ; collaboration nécessaire mais difficile, dans la mesure où la linguistique, sous aucune forme, ne saurait se confondre avec une réflexion de philosophe, et où la philosophie, en revanche, ne peut se substituer à la connaissance positive » (1989/1994 : 88)

[46] Sur les notions corrélatives de dualité et de contenu formel, on lira Granger 1994, chapitres 2 et 3.

[47] Cette oppposition peut elle-même prendre plusieurs acceptions dans le fonctionnement du symbolisme : celle du pertinent au non-pertinent, du moyen au but, du régulé au non-régulé (Granger 1987/1994 : 58-9). L’opposition de forme à contenu prend par ailleurs un caractère relatif et non absolu (ibid : 59)

[48] 1969 est notamment la date de publication de l’étude consacrée à Wittgenstein (Granger 1969), dans l’oeuvre duquel, on l’a dit, le comparatisme logique-langue naturelle joue un rôle central. Il n’est pas douteux, en tout cas que c’est bien le sens que Granger retiendra du parcours du philosophe autrichien, dont il a traduit plusieurs ouvrages, auquel il a consacré de nombreuses études (cf notamment Granger 1990a), et en hommage auquel il a baptisé sa maison « Cassiopée ».

[49] « Aussi bien, en dépit de la diversité de leurs dates de production et de leurs sujets, ces écrits ont été choisis en raison d’un thème commun sous-jacent, plus ou moins apparent, mais essentiel. Il s’agit des questions posées au philosophe par l’expression d’un savoir scientifique dans des systèmes symboliques, langue naturelle ou systèmes formels ad hoc, et par les ransformations historiques de cette formulation. De sorte que, dans la seconde partie, le chapitre 9 (« Langues et systèmes formels » [sic]) se trouve avoir, malgré sa spécificité, une position centrale et pourrait fournir la clef de l’unité du receuil » (2003 : 5 (avant-propos)).

[50] On pourra consulter sur ce point la table des matières de la très utile compilation des articles de Granger réalisée par Pierre Thibaud (2005). Outre l’intérêt de son caractère exhaustif, cette compilation permet d’avoir accès à de très nombreux introuvables (aucun article n’est cependant inédit).

[51] Cf sur ce point l’introduction et la conclusion très explicites de son livre consacré à Aristote (1976).

[52] Il conviendrait notamment d’étudier précisément en quoi c’est la réduction du pratique au travail qui permet cette étonnante unification de la raison.

[53] Il conviendrait bien entendu de rapprocher sur ce point Granger et Popper.

[54] J’ai cherché à élucider ce point ailleurs (cf Lacour 2005).

[55] Cette capacité « méta » que Granger reconnaît au langage, il l’attribue a fortiori à la philosophie : « En un sens, une philosophie n’est rien d’autre qu’un langage, c’est-à-dire un système symbolique, mais organisé d’une ceraine manière qui le distingue radicalement d’un système formel. Et ce langage fonctionne essentiellement comme méta-langage à l’égard des énoncés exprimant des connaissances objectives, et de ceux qui se rapportent aux diverses facettes de la pratique. (…) Seule une langue naturelle est assez riche -mais aussi assez floue- pour servir d’instrument métalinguistique universel, en particulier pour devenir, dans l’un de ses usages, l’instrument méta-linguistique du philosophe » (Granger 1988 : 195). Sur la faculté « méta » chez Benveniste, cf Benveniste 1974 : 62 (conclusion). On notera que, chez ces deux auteurs, la mise en évidence de la faculté « méta » du langage naturel passe par un « parricide » peircien, dont la déclaration de Benveniste citée en exergue de cet article fournit très explicitement le motif.

Michel Bitbol – Un éclairage cognitif sur la mécanique quantique

Dans la perspective traditionnelle, l’acte cognitif est figuré comme une
relation entre deux entités indépendantes. L’une, l’objet, affecte l’autre,
le sujet. Le sujet, à son tour, impose ses grilles de lecture à l’objet,
voire en modifie les déterminations. Ce schéma dualiste est resté longtemps
en vigueur dans le discours épistémologique sur la mécanique quantique (sous
la forme d’une « perturbation » que le sujet expérimentateur ferait subir à
l’objet microscopique). Adroitement utilisé par Heisenberg, il a servi à
faire entrevoir le sens de la situation nouvelle en physique dans un langage
emprunté à l’ancienne. Mais il est à présent temps de s’en affranchir. De
nombreuses raisons y poussent dans le cadre de la physique quantique.

Mark Anspach – Echange binaire et émergence du tiers : réflexions sur l’efficacité symbolique

Pourquoi la chose donnée, le bienfait ou le méfait, doit-elle être rendue ? demande Marcel Mauss. Et il répond en invoquant la puissance du hau, cet esprit magique du don qu’il trouve chez les Maori.

Dans nos sociétés modernes désenchantées, nous ne croyons plus à l’intervention de tiers extérieurs, transcendants par rapport aux hommes, dieux ou esprits magiques. Les esprits et les dieux ne seraient que l’incarnation symbolique du cercle des interactions humaines. Mais ce cercle n’est-il pas réellement extérieur, transcendant par rapport aux hommes ?

Une relation de réciprocité ne saurait se réduire à un simple échange binaire. Un tiers transcendant émerge à chaque fois, même si ce n’est rien d’autre que la relation elle-même qui s’impose comme acteur à part entière. Dans la mesure où ce tiers intervient à son tour dans les transactions, l’efficacité symbolique ne devient-elle pas efficacité réelle ?

Marika Moisseeff – Les objets cultuels ou l’art de représenter l’invisible

Pour préparer la séance :

. à paraître en 2004 : « La remémoration des emprunts culturels : une alternative à leur hiérarchisation historique. » in M. Espagne (éd.), L’horizon anthropologique des transferts culturels. La Revue germanique internationale (21 / 2004) : 85-103.

. 1995 Un long chemin semé d’objets cultuels : le cycle initiatique aranda. Paris, Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Coll. Cahiers de l’Homme. 280p.

. 1994 « Les objets cultuels aborigènes ou comment représenter l’irreprésentable. » Genèses 17 (Les objets et les choses) : 4-32.

Paul Jorion – Les Principes des systèmes intelligents et la distinction de Longo

Giuseppe Longo propose une lecture intéressante du fameux « test de Turing » où le sujet de l’expérimentation doit déjouer les plans d’un ordinateur à se faire passer pour un être humain, et plus exactement, pour une femme : l’ordinateur, au fonctionnement identique à celui d’une « machine de Turing », est-il à même de mimer l’intelligence humaine ?
Selon Longo, non, du fait de la nature-même de la machine de Turing, aux états discrets et dont l’enchaînement desquels est strictement déterministe, tandis que l’intelligence humaine est le produit d’états continus dont il est à jamais impossible (en raison de l’impossibilité de la mesure identique sur un espace de temps aussi petit soit-il) de reproduire les mêmes conditions initiales. Telle serait la conclusion à laquelle Alan Turing serait lui-même parvenue, et telle aurait été, selon Longo, la signification du test dans l’esprit de son auteur.
En réalité, la réponse à la question est au contraire, oui, et ceci pour de multiples raisons. La thèse de Longo n’en est pas pour autant moins éclairante, ne serait-ce qu’en raison précisément des questions que soulève sa réfutation.
La première objection découle simplement de la capacité de l’ordinateur à mimer effectivement le continu par la simulation, et ceci à la seule condition d’être en prise avec le continu, par le truchement de capteurs, par exemple.
La deuxième objection découle d’un caractère partagé par un grand nombre de systèmes biologiques : leur capacité à l’apprentissage, lequel rend oiseuse la question du retour aux conditions initiales qui ne pourrait résulter chez eux que d’un dysfonctionnement.
La troisième objection porte spécifiquement sur l’intelligence humaine : elle est liée à la nature même de l’intelligence humaine, de résulter de l’exercice d’une dynamique d’affect sur l’espace de mots constitutifs d’un lexique. Une dynamique d’affect est par nécessité interactive : interaction du locuteur avec son corps en prise avec le continu du monde naturel, interaction du locuteur avec d’autres, eux-mêmes naturels ou tout aussi bien, artificiels.
Ces trois arguments furent développés dans un ouvrage rédigé par l’orateur antérieurement à l’article de Longo : Principes des systèmes intelligents (Masson, 1990).

Jean Lassègue – Formes et activités symboliques : revue de questions, tentatives de définition

On essayera de présenter l’état de la question à partir du travail accompli jusqu’à présent dans le cadre du séminaire. Trois directions principales seront privilégiées :
- la constitution historique d’une problématique orientée autour de la question des formes symboliques : épistémologie (sortie du néo-kantisme), sciences humaines (anthropologie, linguistique) et sciences de la culture (linguistique historique, esthétique)
- la théorie des formes symboliques comme alternative au modèle néo-darwinien d’émergence de la culture
- la théorie des formes symboliques dans son rapport au paradigme contemporain des systèmes complexes (émergence, interaction, valeur).